Un cours de SVT m’a révélé que mon père ne pouvait pas être mon père biologique. Lui le savait depuis ma naissance.

— Madame, si la mère est du groupe A et le père du groupe O, leur enfant peut être AB ?

Ma prof de SVT a posé son feutre.

— Dans le modèle qu’on étudie, non. Pourquoi ?

J’ai regardé mon cahier. Les lettres tremblaient un peu. Mon père était O, ma mère A, moi AB. J’avais rempli un dossier médical pour le handball deux semaines plus tôt. J’en étais sûr.

— Comme ça.

À la fin du cours, elle m’a retenu. Elle a parlé d’erreurs possibles dans les documents, de situations rares, du danger de tirer des conclusions personnelles avec un exercice. J’ai hoché la tête.

Mais dans le bus, je n’entendais plus qu’une chose : « Non. »

Le soir, mon père épluchait des pommes de terre. Sa tenue de travail sentait encore le garage.

— Papa, t’es bien du groupe O ?

— Oui. Pourquoi ?

Ma mère s’est arrêtée devant le réfrigérateur.

Ce silence-là, je le revois mieux que tout le reste.

— Parce que moi, je suis AB.

Mon père a posé l’économe. Doucement. Comme s’il risquait de casser quelque chose.

— Assieds-toi, Julien.

Je suis resté debout.

— Dis-moi juste que je me trompe.

Il a regardé ma mère. Elle pleurait déjà.

J’avais dix-sept ans. Une interro de maths le lendemain. Des chaussures à faire sécher sous le radiateur. Et soudain, j’avais l’impression d’être chez des inconnus.

Ma mère a commencé par une phrase que j’ai détestée :

— C’est plus compliqué que ça.

— Alors explique !

L’année avant ma naissance, mes parents s’étaient séparés pendant trois mois. Je le savais. Dans leur version, papa avait dormi chez mon oncle, puis ils s’étaient réconciliés.

Il manquait quelqu’un dans l’histoire.

Il s’appelait Laurent. Ma mère l’avait rencontré au travail. Quand elle avait appris sa grossesse, leur relation était déjà terminée. Mon père était revenu. Elle lui avait laissé croire que j’étais de lui.

— Jusqu’à quand ?

Elle a serré ses manches dans ses poings.

— Jusqu’à la maternité. J’ai plus réussi à garder ça.

Mon père a repris :

— Elle m’a tout dit après ta naissance.

— Et t’es resté ?

Il a baissé les yeux.

— Je te tenais dans mes bras.

J’aurais voulu que cette réponse me suffise. À la place, j’ai repoussé ma chaise.

— Donc vous saviez tous les deux. Depuis toujours.

— On devait te le dire, a soufflé ma mère.

— Quand ? À votre retraite ?

Je suis sorti sans manteau.

Mon père m’a retrouvé à l’arrêt du bus, vingt minutes plus tard. Il m’a tendu mon blouson. Je l’ai pris sans le regarder.

— Tu me dégoûtes pas, a-t-il dit.

J’ai relevé la tête.

— J’ai jamais dit ça.

— Non. Mais je préfère que tu le saches.

C’est là que j’ai pleuré. Pas proprement. J’avais du mal à respirer et je lui en voulais même de savoir comment me calmer.

Les jours suivants, on a continué à vivre ensemble d’une façon presque ridicule. Ma mère demandait si je voulais des pâtes. Mon père vérifiait les pneus de mon vélo. Je répondais « oui », « non », « laisse ».

Le loyer tombait, le lave-linge fuyait, et moi je cherchais Laurent sur mon téléphone pendant que mon père comparait les factures d’électricité.

J’ai exigé son nom complet. Ma mère a résisté.

— Tu risques d’être déçu.

— Ça, c’est à moi de voir.

Mon père était derrière elle, près de l’évier.

— Donne-lui, Claire.

Elle s’est retournée vers lui.

— Tu veux vraiment ça ?

— Non. Mais c’est pas la question.

J’ai retrouvé Laurent grâce à la page de sa petite entreprise de rénovation, près de Tours. Mon premier message est resté trois jours dans les brouillons.

« Bonjour. Je m’appelle Julien. Je crois que vous avez connu ma mère, Claire… »

Il a répondu le lendemain. Il savait qu’elle avait eu un enfant, mais elle lui avait dit que la grossesse était de son mari.

Une autre version arrangée. Encore.

Quand je l’ai confrontée, ma mère n’a même pas essayé de nier.

— J’avais peur de tout perdre.

— Alors c’est nous qui avons choisi à ta place ?

— Non. C’est moi qui ai choisi pour vous.

Pour la première fois, elle ne cherchait pas à rendre ça moins laid.

J’ai rencontré Laurent un samedi, dans une brasserie près de la gare. Mon père m’y a conduit. Sur le parking, il m’a donné vingt euros.

— Pour manger.

— J’ai de l’argent.

— Garde-les quand même.

Laurent avait mes sourcils. C’est idiot, mais ça m’a presque mis en colère. J’avais passé mon enfance à chercher à qui je ressemblais.

Il s’est levé trop vite et a renversé un peu d’eau.

— Pardon. Je suis pas très… enfin, je sais pas comment faire.

Moi non plus.

On a parlé deux heures. Il avait une fille de onze ans, des douleurs au dos, un divorce compliqué. Il n’était ni un salaud évident ni le père merveilleux que j’avais parfois inventé dans ma chambre.

Il m’a demandé mes spécialités au lycée. Je lui ai raconté le handball, mon projet de BTS, mes difficultés en anglais.

Puis il a dit :

— Si j’avais su, j’aurais été là.

J’ai fixé la trace de café sous sa tasse.

Je voulais le croire. Mais comment vérifier dix-sept ans d’une vie qui n’avait pas eu lieu ?

À la sortie, mon père attendait dans sa vieille voiture. Il avait apporté un livre qu’il ne lisait pas.

— Ça s’est bien passé ?

— Oui. Enfin… je crois.

Il a démarré. À un feu rouge, j’ai aperçu sa main crispée sur le levier de vitesse.

— Papa ?

— Oui ?

— Je vais sûrement le revoir.

Il a avalé sa salive.

— D’accord.

— Mais dimanche, tu viens toujours à mon match ?

Il a tourné la tête vers moi.

— Évidemment.

Ça fait huit mois. Je vois Laurent de temps en temps. Avec ma mère, c’est encore fragile. J’ai demandé qu’on voie quelqu’un ensemble, parce qu’à la maison, nos discussions finissaient toujours par des portes fermées.

Je n’ai pas pardonné d’un coup. Mon père non plus n’a pas toujours bien réagi. Une fois, il m’a demandé si Laurent allait maintenant signer mes bulletins. Il s’est excusé le soir même.

Je découvre qu’on peut aimer quelqu’un et lui en vouloir longtemps.

J’avais le droit de connaître mes origines. Mais comment chercher ce qui m’a manqué sans blesser celui qui, lui, n’a jamais manqué un rendez-vous ?