« Ton frère est malade, toi tu peux attendre » : à trente ans, j’ai compris que j’avais passé ma vie à attendre d’être aimée
— Si ton frère meurt, tu arriveras encore à dormir dans ton petit appartement ?
J’ai posé mon verre dans l’évier. Trop fort. Le bord s’est fendu entre mes doigts. Au téléphone, ma mère attendait. J’avais trente ans et, d’un coup, j’en avais de nouveau huit : les pieds qui ne touchaient pas le sol, ma peur coincée dans la gorge.
— Ne me dis plus jamais ça, maman.
— Alors comporte-toi comme une sœur.
Julien venait d’être hospitalisé pour une infection pulmonaire. Il avait la mucoviscidose. Je connaissais les hospitalisations, les antibiotiques, les nouvelles qu’on attend en regardant son téléphone. Mais cette fois, ma mère voulait que je demande un congé sans solde et que je quitte Nantes pour revenir à Tours.
Pour combien de temps ?
— On verra. Tu ne vas pas commencer à compter.
Moi, je comptais. Mon loyer, mes mensualités de voiture, les courses. Avec mon salaire de secrétaire dans un cabinet dentaire, je n’avais pas deux mois devant moi.
— Je peux venir samedi. Pas abandonner mon travail.
C’est là qu’elle avait parlé de sa mort.
Julien a été diagnostiqué quand il avait deux ans. J’en avais cinq. À partir de là, notre maison a changé de rythme. Les séances de kiné, les médicaments, les rendez-vous au CHU. Ma mère a réduit son activité d’aide-soignante. Mon père a pris davantage de tournées avec son camion.
Je sais ce qu’ils ont traversé. Je les ai vus s’endormir habillés sur le canapé. Je les ai entendus parler des frais de déplacement, des jours non payés et du découvert. Je n’ai jamais pensé qu’ils inventaient leur épuisement.
Seulement, dans cette maison épuisée, il ne restait plus de place pour moi.
À onze ans, j’ai attendu ma mère devant le collège après une sortie scolaire. Le portail était fermé quand la surveillante l’a appelée.
— Ah mince. Claire. Je l’avais oubliée.
Elle a dit ça comme on se rappelle du linge dans la machine.
Dans la voiture, j’ai pleuré en silence.
— Ne commence pas. Ton frère a passé une journée autrement plus difficile.
J’ai appris à comparer avant de parler. Une mauvaise note ne valait pas une prise de sang. Une peine de cœur ne valait pas une infection. Même ma fièvre paraissait déplacée.
À seize ans, quand j’ai commencé à faire des crises d’angoisse, ma mère m’a répondu :
— Tu es en bonne santé, toi. Profites-en.
Alors j’en ai profité pour me taire.
Julien n’était pas cruel. Petit, il me gardait les bonbons rouges et venait dans ma chambre après les disputes. Mais en grandissant, il avait appris lui aussi que mes besoins pouvaient attendre.
Le jour où j’ai obtenu mon bac avec mention, il avait un contrôle à l’hôpital. Le soir, j’avais acheté une petite tarte avec mon argent de garde d’enfants.
— On fête quoi ? a demandé mon père en ouvrant le réfrigérateur.
J’ai remis la boîte sur l’étagère du bas.
À vingt-deux ans, j’ai trouvé une formation en alternance à Nantes. J’ai signé pour une chambre avant de leur annoncer mon départ.
Ma mère a regardé mon père.
— Elle choisit bien son moment.
Il n’a rien dit. Il froissait un ticket de caisse entre ses doigts.
Mon premier dimanche seule, j’ai mangé des pâtes assise par terre. Je n’avais pas encore de table. J’ai pleuré pendant une heure, puis j’ai dormi jusqu’au matin sans écouter ce qui se passait dans le couloir.
Je suis pourtant revenue. Pour les hospitalisations importantes, les anniversaires, certains week-ends. J’envoyais de l’argent quand je pouvais. Chaque effort devenait simplement le point de départ du suivant.
— Tu pourrais appeler davantage.
— Tu pourrais rester jusqu’à lundi.
— Ta collègue peut bien te remplacer, non ?
Pendant des années, j’ai essayé d’expliquer. Une fois, j’avais même écrit mes phrases pour ne pas me perdre.
« J’ai besoin que tu me demandes comment je vais. »
Ma mère avait soupiré.
— Pardon de m’être occupée de mon enfant malade.
Et c’était reparti. Je la rassurais. Je m’excusais. Ce que je voulais dire restait sur mon papier.
Après l’appel du verre cassé, je suis quand même allée à Tours le samedi. Dans la chambre de Julien, j’ai posé des magazines sur sa tablette. Il avait mauvaise mine. Sa perfusion tirait sur sa manche.
— Maman dit que tu refuses de nous aider.
J’ai rapproché une chaise.
— Je refuse de perdre mon travail. Ce n’est pas pareil.
— Tu pourrais faire un effort. Elle est à bout.
Je l’ai regardé longtemps.
— Et moi, Julien ? Tu me demandes jamais si je suis à bout.
Il a baissé les yeux vers son téléphone.
— C’est pas contre toi.
Je sais. C’était même ça, le pire. Personne n’avait besoin d’être contre moi pour que je disparaisse.
Sur le parking, mon père m’a rattrapée.
— Ne complique pas les choses avec ta mère.
— Tu l’as entendue me dire que je serais responsable s’il mourait ?
Il a regardé derrière moi.
— Tu sais comment elle est quand elle a peur.
J’attendais qu’il ajoute quelque chose. Il m’a demandé de conduire prudemment.
À Nantes, j’ai commencé à voir une psychologue dans un centre de santé. Au début, je passais les séances à défendre mes parents. Puis un jour, j’ai raconté le collège, la tarte, le verre cassé. Sans ajouter qu’ils avaient fait de leur mieux.
Ça m’a fait bizarre. Et du bien, aussi.
J’ai écrit à ma mère. Je voulais des nouvelles de Julien, mais plus d’insultes ni de demandes d’argent. Je viendrais quand je le pourrais.
Elle a répondu : « Une famille, ce n’est pas à la carte. »
Julien m’a demandé de m’excuser pour la calmer. Mon père m’a dit qu’il préférait ne pas prendre parti.
J’ai bloqué leurs numéros un dimanche soir. Mes mains tremblaient tellement que j’ai dû recommencer.
Cela fait huit mois. Julien est sorti de l’hôpital ; une tante me l’a appris. Il me manque. Même ma mère me manque, certains jours. J’ai toujours envie de l’appeler quand quelque chose de bien m’arrive, avant de me rappeler pourquoi je ne le fais plus.
Je ne sais pas si cette coupure durera toujours. Pour l’instant, je dors mieux et je ne sursaute plus à chaque appel.
Est-ce qu’on peut aimer sa famille et ne plus lui ouvrir sa porte ? J’essaie encore d’accepter que, pour moi, la réponse soit oui.