J’avais dit à ma femme qu’elle exagérait sa douleur : quelques heures plus tard, j’attendais devant le bloc en priant pour qu’elle me revienne
— Laurent… appelle quelqu’un.
Claire était assise par terre, contre le lave-vaisselle. Une main crispée sur son ventre, l’autre tendue vers moi. Sa tasse venait de se casser. Je me souviens d’avoir regardé le café couler sous le meuble avant de comprendre qu’elle n’arrivait plus à respirer normalement.
Dix minutes plus tôt, je lui avais dit :
— Tu vas pas encore te recoucher. Moi aussi, je suis crevé.
Cette phrase, je l’ai entendue pendant toute la durée de son opération.
Depuis deux semaines, elle parlait de brûlures d’estomac. Elle mangeait moins, dormait mal. Elle avait pris rendez-vous chez notre médecin pour le jeudi suivant. Nous étions lundi.
Moi, je voyais surtout les factures sur le buffet.
J’étais artisan électricien, avec deux chantiers impayés. Claire travaillait à temps partiel dans une cantine scolaire. Le découvert se creusait et, depuis des mois, chaque discussion finissait par une porte fermée trop fort.
Ce matin-là, notre fille, Manon, était déjà partie au collège. Heureusement. Enfin… je dis heureusement, mais elle m’a longtemps reproché de ne pas l’avoir appelée tout de suite.
Au téléphone, le médecin du SAMU m’a demandé si Claire était consciente.
— Oui. Non… Claire, regarde-moi !
Je n’arrivais même plus à donner notre adresse correctement. Elle, au milieu de sa douleur, a soufflé le code de l’immeuble.
Même là, elle pensait aux choses pratiques.
Aux urgences du centre hospitalier, tout est allé très vite. Une infirmière a découpé son tee-shirt. On m’a demandé ses traitements, ses allergies, ses antécédents.
Je savais qu’elle avait été opérée de l’appendicite adolescente. Pour le reste, j’hésitais.
— Elle prend quelque chose régulièrement ?
— Je… je sais pas. Des comprimés pour le dos, parfois.
L’infirmière n’a pas fait de remarque. C’était pire, presque.
Après le scanner, un chirurgien est venu me chercher.
— Votre épouse a une perforation digestive, probablement au niveau d’un ulcère. Il y a une péritonite. Nous devons l’opérer sans attendre.
J’ai retenu « perforation » et « sans attendre ».
— Elle va s’en sortir ?
Il a marqué une pause.
— C’est sérieux. Nous allons faire tout ce qu’il faut.
J’aurais voulu qu’il me promette quelque chose. À la place, il m’a demandé mon numéro de téléphone.
Puis les portes se sont refermées.
Je suis resté sur une chaise, mon manteau sur les genoux. Une machine distribuait du café au bout du couloir. Quelqu’un cherchait une prise pour son téléphone. Une femme demandait où étaient les toilettes.
La vie continuait avec une indécence qui me donnait envie de hurler.
J’ai appelé ma sœur, Anne.
— Il faut que tu récupères Manon.
— Qu’est-ce qui se passe ?
J’ai essayé de répondre. Aucun son ne sortait.
Elle a compris assez vite pour ne plus poser de questions.
Ensuite, j’ai téléphoné à Sophie, la sœur de Claire. Elle est arrivée avec les cheveux encore mouillés et son sac de travail sur l’épaule.
— Elle m’a dit samedi qu’elle avait mal. Tu étais au courant ?
J’ai baissé les yeux.
— Je pensais que c’était le stress.
— Tu pensais, ou ça t’arrangeait ?
J’ai voulu me défendre. Lui parler des chantiers, de la banque, de mes nuits sans sommeil. Puis j’ai vu ses mains trembler quand elle a ouvert une bouteille d’eau.
Alors je n’ai rien dit.
Une heure plus tard, elle m’a tendu la bouteille.
— Bois. On va pas se déchirer ici.
Ce geste m’a fait pleurer plus sûrement que sa colère.
Mon téléphone vibrait sans arrêt. Un client voulait savoir si je passerais dans l’après-midi. J’ai tapé : « Urgence familiale. » Puis j’ai effacé les excuses que j’ajoutais derrière.
Pour une fois, quelqu’un attendrait autre que Claire.
Vers quinze heures, j’ai demandé s’il y avait un endroit pour prier. Une aide-soignante m’a indiqué la salle de recueillement.
Je n’étais pas entré dans une église depuis l’enterrement de mon père. Je croyais encore, je crois. Mais j’avais pris l’habitude de ne plus y penser.
Assis dans cette petite pièce, je n’ai retrouvé aucune des prières de mon enfance jusqu’au bout.
J’ai seulement murmuré :
— Aide-la. Et aide-moi à pas recommencer.
Je suis retourné dans le couloir avant qu’on puisse me chercher.
Le chirurgien est arrivé en fin d’après-midi. Ils avaient refermé la perforation et nettoyé l’abdomen. Claire allait être surveillée en réanimation. Les prochaines heures restaient importantes.
— L’intervention s’est passée comme prévu.
J’ai dû lui faire répéter.
Quand j’ai pu la voir, elle était encore endormie. Il y avait des tuyaux, un écran, sa main gonflée sous le pansement de la perfusion.
J’ai touché ses doigts sans oser les serrer.
— Je suis là.
C’était peu, après toutes les fois où j’avais été ailleurs en étant dans la même pièce.
Le lendemain, elle a ouvert les yeux assez longtemps pour me demander où était Manon.
— Chez Anne. Elle vient cet après-midi.
Puis elle a chuchoté :
— Tu as prévenu la cantine ?
J’ai hoché la tête. Cette fois, j’y avais pensé.
Sa convalescence n’a pas ressemblé à une réconciliation de cinéma. Elle avait mal. Elle s’épuisait en allant jusqu’à la salle de bains. À la maison, elle supportait difficilement de devoir demander de l’aide.
Un soir, j’ai commencé mes excuses pendant que je changeais les draps.
— Quand tu es tombée, j’ai cru…
— Laurent, je peux pas te consoler pour ça maintenant.
Je suis resté avec la taie d’oreiller entre les mains.
— D’accord.
Elle avait raison. Ma peur ne devait pas devenir une charge de plus pour elle.
J’ai appris les horaires des médicaments, lancé les lessives, appelé la banque. Nous avons obtenu un échéancier pour une mensualité. J’ai repris les chantiers progressivement. Tout ne s’est pas arrangé, loin de là.
Parfois, je m’agaçais encore. Puis je revenais finir la conversation au lieu de disparaître dans le garage.
Un dimanche, Claire m’a demandé de rester boire mon café avec elle. Pas de bricolage. Pas de téléphone.
Nous avons regardé Manon essayer de sauver une plante sur le balcon. Claire a posé sa main sur mon poignet.
Je n’ai pas pris ce geste pour un pardon définitif. Je suis simplement resté.
Pourquoi ai-je dû avoir peur de la perdre pour comprendre qu’elle avait besoin de moi bien avant ce matin-là ?
Je voudrais maintenant qu’elle se sente aimée les jours ordinaires, pas seulement quand tout menace de s’arrêter.