Après l’arrêt respiratoire de notre nouveau-née, j’ai cru perdre aussi mon couple : mon père nous a aidés à dire ce qu’on cachait depuis des années

— Julien, elle ne respire plus.

Il continuait à chercher son téléphone entre les coussins. Alors j’ai hurlé son prénom, comme si c’était lui qui était en train de disparaître.

Louise avait dix-huit jours. Sa bouche avait changé de couleur. Une minute avant, je râlais parce qu’elle avait régurgité sur mon dernier tee-shirt propre. Maintenant, je l’avais posée sur la table, entre une facture d’électricité et un paquet de couches.

Le médecin du SAMU nous guidait au téléphone. Je me souviens de sa voix, des mains de Julien, de mon incapacité à comprendre une phrase entière.

Quand Louise a repris une respiration, je n’ai même pas ressenti de soulagement. J’attendais qu’elle s’arrête encore.

Aux urgences, on nous l’a prise des bras. Puis il y a eu la néonatalogie, les électrodes sur son torse minuscule, les prélèvements. Une infection a été retrouvée. Les médecins ont commencé les antibiotiques et nous ont expliqué pourquoi ils la gardaient sous surveillance.

Moi, je regardais seulement le chiffre de sa saturation.

Julien restait debout au pied du berceau.

— Assieds-toi, tu me stresses.

— Je suis bien là.

— Tu pourrais au moins lui parler.

Il est sorti sans répondre.

Je lui en ai voulu immédiatement. Comment pouvait-il nous laisser ? J’ai découvert plus tard qu’il avait vomi dans les toilettes.

Pendant les six jours d’hospitalisation, nous sommes devenus deux personnes qui se transmettaient des informations.

« Elle a bu trente millilitres. »

« Le médecin passe à dix heures. »

Nous ne nous demandions plus comment nous allions. La réponse faisait trop peur.

Le deuxième soir, Julien m’a annoncé qu’il retournait au garage le lundi. Il avait pris une première partie de son congé paternité après la naissance et prévu le reste pour le mois suivant.

— Tu ne peux pas décaler ?

— Je vais demander.

— Demander ? Notre fille est hospitalisée.

— Je sais, Claire.

Il avait dit ça les dents serrées.

Sur notre compte, il restait quatre-vingt-trois euros. Son patron lui reprochait déjà ses absences pour les rendez-vous de grossesse. Julien venait d’être embauché et avait peur de perdre sa place.

Je savais tout ça. Ça ne m’empêchait pas de lui en vouloir.

Quand nous sommes rentrés avec Louise, j’ai cru que nous allions enfin pleurer ensemble, nous serrer, quelque chose.

J’ai demandé à Julien de se laver les mains une deuxième fois.

Puis j’ai vérifié comment il tenait sa tête.

Puis je lui ai repris notre fille parce qu’elle faisait un bruit en dormant.

Il m’a regardée avec les bras encore arrondis, vides.

— Dis-le si tu ne veux plus que je la touche.

— Ne commence pas.

— Je fais quoi, alors ? Tout ce que je fais, c’est mal.

Je dormais par tranches de vingt minutes. Je posais un doigt sous le nez de Louise. Je photographiais la quantité de lait dans ses biberons. Même quand Julien prenait le relais, je restais derrière la porte.

Un soir, j’ai trouvé un message sur son téléphone posé près de l’évier.

« Je peux te faire le virement demain. Ne le garde pas pour toi. Bernard. »

Bernard, c’était mon père.

Julien lui avait demandé six cents euros sans m’en parler.

— Vous décidez quoi d’autre dans mon dos ?

— Le loyer devait passer.

— Et je suis trop fragile pour le savoir ?

Il a frotté son visage avec ses deux mains.

— Tu crois que j’avais envie de lui demander ?

— J’en sais rien. Tu ne me dis plus rien.

Louise s’est mise à pleurer. Nous nous sommes tus d’un coup, honteux, comme des enfants surpris à casser quelque chose.

Le lendemain, mon père est arrivé avec des courses. J’ai laissé le sac dans l’entrée.

— On n’a pas besoin de ta pitié.

Il a enlevé son manteau lentement.

— D’accord. Mais les yaourts, il faudrait les mettre au frais.

Cette phrase idiote m’a fait pleurer.

Mon père n’était pas un homme de grands discours. Après la mort de ma mère, quand j’avais neuf ans, il avait travaillé davantage. Des remplacements, des samedis, n’importe quoi. Je l’avais attendu des soirées entières chez une voisine.

Alors, quand Julien repartait travailler, je ne voyais pas seulement mon compagnon qui essayait de payer les factures. Je redevenais la petite fille devant une fenêtre.

Je l’ai dit ce jour-là, sans l’avoir préparé.

Mon père a regardé ses chaussures.

— Je pensais qu’en remplissant le frigo, je faisais ce qu’il fallait.

— J’avais besoin de toi aussi.

— Oui.

Il n’a pas ajouté « mais ». Pour une fois.

Quand Julien est rentré, mon père a proposé de garder Louise dans le salon pendant que nous mangions dans la cuisine. La porte est restée ouverte. Je n’aurais pas supporté autrement.

Nous avions des pâtes froides devant nous.

— À l’hôpital, pourquoi tu sortais tout le temps ? ai-je demandé.

Julien a tourné sa fourchette sans manger.

— Parce que je pleurais.

J’ai attendu.

— Chez moi, quand je pleurais, mon père m’enfermait dans ma chambre. Je pouvais revenir quand j’étais « calmé ». J’ai pris l’habitude de disparaître avant qu’on me voie.

Je connaissais les colères de son père. Pas cette histoire-là.

— Moi, quand tu sors, je crois que tu ne reviendras pas.

Il a levé les yeux.

Nous n’avions jamais rapproché ces deux choses. Son silence, je le prenais pour de l’indifférence. Mes vérifications, il les recevait comme une accusation.

— Quand tu me reprends Louise, j’entends que je suis dangereux, a-t-il murmuré.

— J’ai peur qu’elle meure si je relâche une seconde.

Il a posé sa main sur la table. J’ai mis la mienne dessus.

Nous n’avons pas tout réglé cette nuit-là. Nous avons convenu d’appeler la psychologue du service, celle dont j’avais enfoui la carte au fond du sac. Mon père viendrait deux matinées par semaine. Julien demanderait à avancer ses jours de congé restants. Et nous regarderions les comptes ensemble.

Depuis, il y a encore des disputes. Je vérifie encore trop souvent la respiration de Louise. Mais hier, je l’ai laissée dans les bras de son père et je suis allée prendre une douche.

J’ai pleuré sous l’eau. Puis j’y suis restée dix minutes.

Je me demande combien de couples paraissent ne plus s’aimer alors qu’ils sont surtout terrifiés. Comment apprend-on à laisser une place à l’autre quand on croit devoir tout surveiller pour ne rien perdre ?