Mon père m’a donné un mois pour partir avec mon fils : je croyais être un poids, jusqu’au jour où il a vu la chambre que je pouvais nous payer
— Dans un mois, vous êtes partis.
Mon père avait posé le sac de piscine de mon fils sur la table, entre la corbeille à pain et mon bol de soupe. L’eau avait traversé le tissu. Une petite flaque avançait sur la toile cirée.
— Papa, il a cinq ans. Il a oublié de sortir sa serviette.
— Je ne parle pas de la serviette, Émilie.
Au bout de la table, mon fils Louis avait arrêté de mâcher. Il tenait encore sa cuillère en l’air.
— On va dormir où, maman ?
J’ai regardé mon père. J’attendais qu’il corrige, qu’il dise qu’on discuterait plus tard. Il a baissé les yeux vers son assiette.
Cela faisait huit mois que nous vivions chez mes parents, près d’Angers. Au départ, j’avais dit trois semaines. Le temps de trouver quelque chose après ma séparation avec Nicolas.
Trois semaines, c’est facile à promettre quand on n’a pas encore consulté les annonces.
J’étais institutrice en maternelle, à trente kilomètres de chez eux. Je gagnais un peu plus de deux mille euros par mois. Sur le papier, je n’étais pas pauvre. Dans mon compte bancaire, c’était moins évident.
Il restait le crédit de la voiture, indispensable pour aller travailler, la cantine, le périscolaire, l’essence, une dette liée à notre ancien appartement. Nicolas versait ce qu’il pouvait, disait-il. Certains mois, cela voulait dire rien.
Je donnais trois cents euros à ma mère. Je faisais des courses. Pas assez, sans doute. Mais je ne vivais pas là en attendant tranquillement qu’on me serve.
Le soir de l’ultimatum, j’ai couché Louis dans le petit lit installé à côté du mien, dans mon ancienne chambre.
— Papi, il est fâché contre moi ?
— Non, mon cœur.
— Alors je rangerai mieux.
J’ai attendu qu’il s’endorme pour pleurer. Puis je suis descendue.
Mon père regardait la télévision sans le son.
— Tu pouvais me parler sans lui faire peur.
— Et toi, tu pouvais comprendre avant qu’on arrive là.
Il a désigné le salon : les petites voitures sous le buffet, mes cahiers sur une chaise, le linge plié sur l’accoudoir.
— Je n’ai plus de maison. Je fais attention au bruit à vingt heures, je récupère ton fils quand tu as tes réunions, je retrouve des jouets partout. Je suis fatigué.
— Moi aussi.
— Oui, mais ici, c’est chez nous.
Cette phrase-là a fait plus mal que le reste.
Le lendemain, pendant la sieste de mes élèves, j’ai appelé une agence depuis le couloir de l’école. Pour un deux-pièces à sept cent vingt euros, on exigeait trois fois le loyer en revenus.
— Même avec un poste de fonctionnaire ?
— C’est l’assurance du propriétaire, madame.
J’ai raccroché juste avant qu’une petite fille sorte du dortoir en pleurant parce qu’elle avait mouillé son pantalon. Je lui ai dit doucement que ce n’était pas grave. Puis je l’ai aidée à se changer, avec cette boule dans la gorge qui ne me quittait plus.
Les jours suivants, j’ai rempli une demande de logement social, contacté l’assistante sociale du personnel, étudié les aides possibles. Il y avait des démarches, des délais. Mon père, lui, avait donné une date.
J’ai commencé à chercher une chambre.
Une propriétaire m’a demandé si Louis serait là « vraiment tous les jours ».
Un homme m’a proposé un loyer réduit contre du ménage et une présence le soir. Quand j’ai précisé que j’avais un enfant, il n’a plus répondu.
Et puis il y a eu cette chambre à quatre cent quatre-vingts euros, au-dessus d’un garage. Douze mètres carrés, une plaque électrique, une douche derrière un rideau. Le propriétaire avait placé un lit pliant contre le radiateur.
— Pour le petit, ça ira bien.
J’ai entendu ma propre voix répondre :
— Oui, ça peut aller.
Voilà où j’en étais.
Mon père m’avait conduite parce que ma voiture était au garage. Il attendait devant le portail. Quand je suis ressortie avec la fiche de renseignements, il a demandé à voir.
Il est resté moins de deux minutes à l’intérieur.
Dans la voiture, il n’a pas démarré tout de suite.
— Tu ne vas pas mettre Louis là-dedans.
J’ai ri. Un rire affreux, qui m’a échappé.
— Tu veux que je parte, mais pas là. Je fais comment ?
— Je pensais que tu trouverais un appartement.
— Moi aussi, papa. Moi aussi.
Il a gardé les mains sur le volant. Pour la première fois, il m’a demandé combien il me restait réellement à la fin du mois.
Je lui ai montré mon application bancaire. J’avais honte. À trente-quatre ans, assise à côté de mon père, je justifiais mes dépenses comme une adolescente prise en faute.
— Ta mère m’avait dit que tu nous donnais quelque chose, a-t-il murmuré. Je n’avais pas compris que tu étais aussi juste.
— Tu ne m’as pas demandé.
Il n’a pas répondu.
Le soir, nous avons parlé tous les trois. Ma mère a reconnu qu’elle minimisait tout, auprès de lui comme auprès de moi, pour éviter les disputes. Mon père a fini par avouer qu’il redoutait que cette installation devienne définitive.
Je pouvais entendre sa fatigue. Je n’arrivais pas encore à lui pardonner sa façon de nous pousser dehors.
La solution est venue de Claire, une collègue. Sa sœur Anne cherchait quelqu’un pour partager sa maison après son divorce. Elle avait une fille de sept ans, Jeanne, et deux chambres libres.
Nous avons parlé loyer, charges, bruit, ménage. Surtout, nous avons écrit les choses : chacune responsable de son enfant, aucune garde supposée, des espaces privés, un bail pour ma chambre et celle de Louis.
Cinq cent soixante euros, charges comprises. Ce n’était pas facile, mais c’était possible.
J’ai accepté après deux visites, dont une avec Louis.
Le jour du déménagement, mon père a porté les cartons sans presque parler. Avant de partir, il a fixé au mur la petite étagère de son petit-fils.
— Je n’aurais pas dû dire ça devant lui, m’a-t-il soufflé sur le palier.
— Non.
Il a hoché la tête. Je ne l’ai pas rassuré à sa place.
Aujourd’hui, nous partageons toujours la maison d’Anne. Il y a des chaussures dans l’entrée et parfois des disputes pour la salle de bains. Mais Louis ne promet plus de ranger pour qu’on le garde.
Je comprends que mes parents aient eu besoin de retrouver leur maison. Fallait-il vraiment que nous nous sentions de trop pour que je trouve enfin la nôtre ?