Mon frère m’a accusée d’abandonner notre mère en EHPAD, jusqu’au soir où il l’a retrouvée dehors en chemise de nuit
— Tu veux la mettre là-dedans pour être tranquille. Dis-le, au moins.
Mon frère venait de jeter le dossier d’admission sur la table. Derrière lui, maman frottait une assiette déjà propre. Elle avait encore son manteau sur sa chemise de nuit.
— Julien, ce matin, elle a posé un torchon sur la plaque allumée.
— Alors on coupe les plaques.
— Et demain, on coupe quoi ? L’eau ? On enlève les poignées ?
Maman s’est retournée.
— Pourquoi vous vous disputez chez moi ?
On s’est tus. Elle serrait son assiette contre elle, comme si nous étions venus la lui prendre.
J’ai quarante-six ans. Je travaille à l’accueil d’un cabinet de radiologie près de Tours. Mon frère est magasinier. Depuis la mort de papa, nous nous partagions les courses, les rendez-vous et les factures de maman.
Puis nous avons commencé à nous partager ses nuits.
Au début, elle oubliait un prénom. Ensuite, elle rangeait le beurre avec les produits ménagers. Nous avions installé un pilulier, affiché nos numéros en gros sur le réfrigérateur. Nous pensions encore qu’avec de l’organisation, ça tiendrait.
Ça a tenu sur nous.
Julien passait avant son travail, parfois à cinq heures et demie. Je venais le soir. Une aide à domicile intervenait plusieurs fois par semaine, mais maman refusait parfois d’ouvrir.
Elle m’appelait jusque dans la nuit.
— Claire, il y a quelqu’un dans le salon.
Je traversais la ville pour découvrir son reflet dans la baie vitrée.
Ma fille Lucie avait cessé de me demander si je serais là pour dîner. Elle mettait simplement mon assiette au réfrigérateur.
Un soir, je l’ai entendue dire au téléphone :
— Ma mère ? Elle habite un peu chez ma grand-mère, maintenant.
Elle n’avait même pas l’air fâchée. Ça m’a fait plus mal.
Le jour du torchon brûlé, j’ai appelé le médecin traitant. Il m’a laissée parler, puis il a demandé :
— Vous dormez combien d’heures, vous ?
J’ai pleuré avant de répondre.
Il nous a proposé de réfléchir à un accueil en établissement et de rencontrer une assistante sociale. Pas parce que nous étions de mauvais enfants. Parce que maman avait désormais besoin d’une présence que nous ne pouvions plus assurer.
J’ai rempli les premières demandes pendant ma pause déjeuner, avec un sandwich intact à côté du clavier.
Julien l’a découvert le dimanche suivant.
— T’as fait ça dans mon dos ?
— J’ai demandé des places. Je n’ai signé aucune entrée.
— Tu sais ce qu’elle disait des maisons de retraite.
Bien sûr que je savais. Après avoir visité une voisine, elle nous avait fait promettre de ne jamais « finir comme ça ».
À l’époque, elle conduisait encore. Elle faisait ses confitures. Nous avions promis sans savoir ce qu’un jour nous aurions à porter.
— Elle nous a élevés, Claire.
— Je sais.
— Elle s’est privée de tout.
— Je sais !
J’avais crié. Maman avait sursauté dans la pièce d’à côté.
Julien est parti sans m’embrasser.
Pendant dix jours, nous avons échangé uniquement des messages pratiques. « Ordonnance sur le buffet. » « Plus de protections. » « Elle a mangé à midi. »
Puis il m’a envoyé : « Je vais dormir chez elle. Comme ça, tu pourras souffler. »
J’ai lu un reproche dans ce message. Peut-être qu’il y en avait un. Peut-être qu’il essayait juste de m’aider. À ce stade, on ne savait plus se parler.
La question de l’argent nous a encore opposés.
Le premier établissement visité demandait près de 2 800 euros par mois, avant les aides éventuelles. Maman touchait 1 340 euros de retraite. Nous avons parlé de l’APA, d’établissements habilités à l’aide sociale, de dossiers et de délais.
— Je peux pas mettre cinq cents euros, a lâché Julien sur le parking.
— Moi non plus.
Il fixait son volant.
— J’ai deux loyers de retard.
Je ne savais pas. Ses heures supplémentaires avaient diminué. Il continuait pourtant à acheter les courses de maman sans rien réclamer.
Je lui en voulais de me juger. Et lui devait m’entendre parler d’EHPAD comme d’une dépense qu’il était incapable d’assumer.
On était là, dans sa voiture, et personne savait quoi dire.
L’appel est arrivé un jeudi, à quatre heures dix-sept.
— Claire. Je la trouve plus.
La voix de Julien était toute petite.
Il s’était endormi sur le canapé. Maman avait pris ses clés dans la poche de sa veste et était sortie.
Nous l’avons retrouvée deux rues plus loin, devant l’ancienne école primaire. En chemise de nuit, avec des chaussons trempés.
— Vous êtes en retard, a-t-elle dit. Les petits vont sortir.
Julien s’est accroupi pour lui remettre un chausson qu’elle avait perdu. Ses mains tremblaient tellement qu’il n’y arrivait pas.
À l’hôpital, pendant les examens, il m’a dit :
— J’étais là. Et ça a quand même pas suffi.
Je me suis assise contre lui. Je n’avais aucune victoire à savourer.
Après cet épisode, le médecin a demandé une réévaluation de sa situation. Avec l’assistante sociale, nous avons repris les démarches. Une place s’est libérée quelques semaines plus tard dans un EHPAD à vingt minutes de chez nous.
Nous l’avons visité ensemble. Julien a demandé comment se passaient les nuits. Moi, j’ai demandé ce qu’ils faisaient quand quelqu’un réclamait sa mère.
L’infirmière n’a pas promis que tout serait facile.
Ça m’a rassurée plus qu’un beau discours.
Nous avons essayé d’expliquer à maman qu’elle allait vivre dans un endroit où quelqu’un pourrait l’aider, même la nuit. Certains jours, elle semblait d’accord. Le lendemain, elle pensait partir en convalescence.
Le jour de l’entrée, elle a posé sa valise près du lit.
— Tu viens me chercher dimanche ?
Je n’ai pas réussi à répondre tout de suite.
Julien lui a montré les photos que nous avions apportées. Il avait aussi pris sa vieille boîte à couture, sans les aiguilles.
Dans le couloir, il s’est mis à pleurer.
— J’ai l’impression de la trahir.
— Moi aussi.
C’était la première chose sur laquelle nous étions d’accord depuis des semaines.
Cela fait quatre mois. Maman réclame encore sa maison. Certains jours, elle participe à l’atelier cuisine. D’autres, elle refuse ma visite. Nous en parlons avec l’équipe, nous ajustons, nous revenons.
Julien passe le mercredi. J’y vais le samedi. Nous avons obtenu des aides, mais le budget reste serré.
Je dors mieux. J’ai honte de l’écrire, mais c’est vrai. Ma fille recommence à m’attendre pour dîner.
Dimanche dernier, maman m’a pris la main.
— Tu as mauvaise mine, ma petite. Tu te reposes, au moins ?
J’ai posé ma joue contre ses doigts.
Est-ce qu’on abandonne sa mère quand on accepte de ne plus pouvoir tout faire ? Je me le demande encore, même les jours où je sais qu’elle est en sécurité.