Ma fille a fondu en larmes parce qu’elle ne savait plus quelle grand-mère elle avait le droit d’aimer
— Maman, si je dis que je préfère mamie Monique, mamie Françoise va mourir de tristesse ?
Léa se tenait devant moi en pyjama, les joues trempées et son lapin en peluche écrasé contre sa poitrine. Elle avait sept ans. Sept ans, et déjà la peur de briser le cœur des adultes simplement parce qu’elle les aimait tous.
Je me suis accroupie devant elle.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
Elle a baissé les yeux.
— Parce que mamie Monique a dit que mamie Françoise m’achetait plein de cadeaux pour que je la préfère. Et mamie Françoise m’a demandé chez qui je voulais aller à Noël. Elle a dit qu’il fallait choisir pour de vrai, pas pour faire plaisir.
J’ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine. Pas une simple colère. Plutôt cette honte brutale qu’on ressent quand on comprend qu’on a laissé durer une situation beaucoup trop longtemps.
Ma mère, Monique, et ma belle-mère, Françoise, se détestaient depuis la naissance de Léa. Elles ne l’avaient jamais reconnu franchement. Chez nous, les guerres familiales se menaient avec des sourires tendus, des plats posés un peu trop fort sur la table et des phrases assez ambiguës pour pouvoir ensuite dire : « Mais enfin, tu interprètes tout. »
Ma mère reprochait à Françoise de vouloir acheter l’affection de Léa. Il faut dire que Françoise arrivait rarement les mains vides : une robe, un livre, une poupée, parfois même une enveloppe pour « plus tard ». Ma mère, qui vivait seule avec une petite retraite, ne pouvait pas suivre.
Alors elle compensait autrement. Elle préparait des crêpes, récupérait Léa à l’école et répétait que les souvenirs valaient davantage que les cadeaux.
Sur le principe, elle n’avait pas tort. Sauf qu’elle ajoutait toujours :
— Moi, au moins, je donne de mon temps.
Et elle regardait Françoise en disant cela.
Françoise, elle, critiquait tout. Les goûters trop sucrés chez ma mère. La télévision allumée pendant les repas. Le manteau « pas assez chaud ». Un dimanche, elle avait même retiré des mains de Léa un verre de limonade servi par Monique.
— À son âge, ce n’est pas raisonnable.
Ma mère était devenue rouge.
— J’ai élevé deux enfants, merci. Ils sont encore vivants.
— Vivants, oui. Après, chacun place la barre où il veut.
J’avais ri nerveusement. Julien, mon mari, s’était réfugié dans la cuisine sous prétexte de surveiller le café. Nous avions cette mauvaise habitude : éviter l’explosion immédiate, puis nous plaindre une fois seuls.
— Ta mère est insupportable, me disait-il.
— Et la tienne est adorable, peut-être ?
Cela finissait parfois en dispute entre nous. Les deux grands-mères rentraient chez elles, et c’était notre couple qui encaissait les dégâts.
Pendant des mois, je me suis raconté que Léa ne remarquait rien. Les enfants jouent, ils oublient, pensais-je. Quelle idiotie. Les enfants voient surtout ce que les adultes cherchent à cacher.
Elle avait commencé à avoir mal au ventre avant les repas de famille. À Noël, elle vérifiait que les cadeaux des deux mamies étaient placés à égale distance du sapin. Quand elle faisait un dessin pour l’une, elle en recommençait aussitôt un pour l’autre.
Un mercredi, elle a demandé deux fois la même photo à l’école, parce qu’elle ne voulait pas qu’une grand-mère reçoive « la plus jolie ».
Et moi, je trouvais ça touchant.
Ce soir-là, devant son visage défait, j’ai compris que ce n’était pas de la générosité. C’était de la peur.
J’ai appelé Julien. Il travaillait encore au garage automobile où il était chef d’atelier. Je lui ai tout raconté.
Il est resté silencieux, puis il a soufflé :
— On les fait venir samedi. Toutes les deux.
— Elles vont nier.
— Alors on ne les laissera pas nier.
Le samedi, j’ai posé du café sur la table, sans gâteau, sans joli service. Je ne voulais pas transformer ça en réunion polie. Ma mère est arrivée la première avec une tarte aux pommes malgré tout. Françoise est entrée dix minutes plus tard, vêtue de son manteau beige impeccable.
— Qu’est-ce qui se passe ? a demandé ma mère. Tu m’as inquiétée.
Je leur ai raconté les paroles de Léa. Mot pour mot.
Françoise a immédiatement croisé les bras.
— Elle a mal compris.
— Non, ai-je répondu.
— Claire, les enfants mélangent parfois les choses.
— Pas cette fois.
Ma mère a poussé un petit soupir satisfait. Je l’ai regardée.
— Toi non plus, ne commence pas. Léa m’a aussi répété ce que tu avais dit sur les cadeaux.
Son sourire a disparu.
— C’était une plaisanterie.
— Elle a pleuré pendant vingt minutes.
Le silence est tombé d’un coup. Dans le salon, l’horloge faisait un bruit agaçant. Julien était assis près de moi, les mains jointes, pâle mais décidé.
Françoise a fini par murmurer :
— Je voulais seulement savoir si elle aimait venir chez moi.
— Alors tu lui demandes si elle est heureuse chez toi. Tu ne lui demandes pas de choisir.
Ma voix tremblait. J’avais envie de crier, mais je ne voulais plus que cette famille fonctionne à coups de colère retenue puis déversée.
Ma mère s’est mise à tourner sa cuillère dans une tasse vide.
— C’est facile pour elle, a-t-elle lâché. Elle peut tout lui offrir. Moi, je compte chaque euro à la fin du mois.
Françoise s’est raidie.
— Je n’ai pas à m’excuser d’avoir travaillé toute ma vie.
— Parce que moi, je n’ai rien fait, peut-être ? J’ai élevé mes enfants seule après le départ de leur père !
— Stop !
J’ai frappé la paume sur la table. La tasse de ma mère a tremblé.
— Vous voyez ? Vous recommencez. Vous transformez Léa en médaille. Celle qui sera préférée aura gagné quoi, exactement ? Le droit d’avoir rendu une petite fille malade ?
Ma mère a eu les larmes aux yeux. Françoise regardait la fenêtre, les lèvres serrées.
Je leur ai expliqué les règles. Plus aucune question sur sa préférence. Plus de critique de l’autre devant elle. Aucun cadeau utilisé comme preuve d’amour. Et si l’une recommençait, les visites seraient espacées. Même aux anniversaires. Même à Noël.
— Tu nous menaces de ne plus voir notre petite-fille ? a demandé Françoise.
— Je protège ma fille. Ce n’est pas pareil.
Ma mère a essuyé ses joues avec un mouchoir froissé.
— Tu aurais pu me le dire avant.
Cette phrase m’a blessée parce qu’elle était vraie.
— Oui. J’aurais dû. J’ai voulu préserver tout le monde, et je n’ai préservé que mon confort.
Elles ne se sont pas excusées l’une auprès de l’autre. Il n’y a pas eu d’étreinte ni de miracle. Ma mère a accepté d’un signe de tête. Françoise a dit qu’elle ferait « attention », avec ce ton sec qui signifiait qu’elle se sentait humiliée.
Mais elles ont accepté.
Les semaines suivantes, le changement a été maladroit. Au premier déjeuner, ma mère a commencé une remarque sur le prix du nouveau cartable offert par Françoise, puis s’est arrêtée en plein milieu. Françoise a critiqué la quantité de confiture sur une tartine avant de se reprendre.
Léa, elle, observait tout.
Un dimanche, elle a couru chercher deux bracelets en perles qu’elle avait fabriqués. Elle en a donné un à chacune.
— Ils sont pareils, a-t-elle précisé.
Puis elle a hésité avant d’ajouter :
— Mais même s’ils étaient pas pareils, vous seriez pas fâchées ?
Ma mère a fermé les yeux une seconde. Françoise s’est penchée vers elle.
— Non, ma chérie. Tu as le droit de donner ce que tu veux, à qui tu veux.
Ma mère a pris la main de Léa.
— Et tu as le droit de nous aimer différemment. On ne te demandera plus de choisir.
Ce jour-là, ma fille a mangé toute son assiette. Elle n’a pas eu mal au ventre.
Je ne sais pas si ma mère et ma belle-mère finiront un jour par s’apprécier. Je leur demande seulement d’être adultes là où ma fille n’a pas à l’être à leur place.
Et vous, auriez-vous imposé les mêmes limites, quitte à éloigner les grands-parents s’ils refusaient de les respecter ?