Le fils de mon voisin a tué ma fille sur la route… et j’ai fini par lui ouvrir ma porte
— C’est votre fille ? Monsieur, regardez-moi… Est-ce que c’est bien votre fille ?
Le gendarme tenait le téléphone de Léa dans une main. L’écran était fendu, mais je voyais encore sa photo avec Claire, prise l’été précédent sur la côte vendéenne. Derrière lui, les gyrophares bleus découpaient la nuit. La voiture de ma fille était couchée dans le fossé, le capot écrasé contre un platane.
J’ai reconnu son écharpe rouge sur le bitume.
Je n’ai pas réussi à répondre. J’ai seulement hoché la tête.
Puis j’ai aperçu Julien Morel, le fils de notre voisin, assis contre le talus. Il avait du sang sur le front. Il répétait entre ses dents :
— Je l’ai pas vue… Je l’ai pas vue arriver…
Léa avait dix-neuf ans. Elle revenait de son travail dans une boulangerie d’Angers. Julien, vingt et un ans, avait pris la route après une soirée chez des amis. Il avait bu. Pas assez, diraient plus tard certains, pour tenir debout de travers. Mais assez pour rouler trop vite, manquer le cédez-le-passage et percuter la portière de Léa.
Elle est morte avant l’arrivée des secours.
Quand je suis rentré chez nous à quatre heures du matin, Claire était debout dans la cuisine. Elle avait compris en voyant mon visage.
— Non, Marc… Ne le dis pas.
Je l’ai prise dans mes bras, mais elle s’est effondrée avant que je puisse prononcer le prénom de notre fille.
Les jours suivants sont flous. Il y a eu les appels, les papiers, la chambre mortuaire, les fleurs. Il fallait choisir un cercueil alors que, trois jours plus tôt, Léa me demandait encore si je pouvais regarder le bruit bizarre de sa voiture.
Au cimetière, j’ai vu Julien derrière sa mère. Il tremblait tellement qu’elle le tenait par le bras. J’ai marché vers lui. Mon frère Philippe m’a retenu.
— Pas ici, Marc.
— Il n’avait qu’à pas venir.
Julien a baissé les yeux. Ce geste m’a rendu fou.
— Regarde-moi ! ai-je crié. Regarde ce que tu as fait !
Claire s’est mise entre nous. Elle pleurait sans bruit. Je me souviens de sa main contre ma poitrine et du silence autour. Même les oiseaux semblaient s’être arrêtés.
Après l’enterrement, j’ai cessé de dormir. Dès que je fermais les yeux, je voyais l’écharpe rouge sur la route. Alors je buvais. D’abord deux verres de whisky le soir. Ensuite la bouteille restait sur la table, à côté de mon assiette.
Je surveillais la maison des Morel depuis notre fenêtre. Quand Julien sortait, je notais l’heure. Quand son père, Alain, taillait sa haie, je trouvais sa tranquillité obscène. Comment pouvait-il pousser une brouette pendant que ma fille était sous terre ?
Un soir, je suis allé frapper chez eux. J’avais bu.
Alain a ouvert et son visage s’est fermé.
— Rentre chez toi, Marc.
— Fais sortir ton fils.
— Il ne va pas bien.
J’ai ri. Un rire mauvais, que je ne me connaissais pas.
— Lui, il ne va pas bien ? Ma fille est morte, Alain ! Morte !
Julien est apparu dans le couloir. Amaigri, les joues creuses. Je me suis jeté vers lui, mais Alain m’a repoussé et Philippe, appelé par Claire, m’a tiré en arrière.
Cette nuit-là, Claire a dormi dans la chambre de Léa.
Notre couple a commencé à se casser sans bruit. Nous ne nous disputions même plus correctement. Claire pleurait seule sous la douche. Moi, je rentrais tard, avec l’odeur d’alcool que les chewing-gums ne cachaient pas.
Un matin, elle a posé une valise dans l’entrée.
— Je vais chez ma sœur quelques jours.
— Tu m’abandonnes, toi aussi ?
Elle m’a regardé longtemps.
— Ce n’est pas toi que j’abandonne. C’est l’homme que tu deviens.
Cette phrase m’a fait plus mal qu’une gifle.
Elle m’a dit que j’avais encore une fille vivante quelque part dans ma mémoire, mais que je transformais chaque souvenir de Léa en arme. Contre Julien, contre elle, contre moi. Je voulais répondre. Aucun mot n’est sorti.
Le lendemain, j’ai trouvé une enveloppe dans la boîte aux lettres. Elle venait de Julien.
Je ne l’ai pas ouverte tout de suite. Je l’ai posée près de l’évier. Pendant trois jours, je l’ai regardée comme si elle contenait du poison.
Il écrivait qu’il revoyait l’accident chaque nuit. Qu’il avait arrêté ses études. Qu’il ne conduisait plus. Il ne demandait pas qu’on lui pardonne. Il disait seulement : « J’ai détruit la vie de Léa, la vôtre et la mienne. Je sais que mes regrets ne vous rendront rien. Mais je voudrais pouvoir vous dire pardon en face, même si vous me détestez jusqu’à la fin. »
J’ai déchiré la lettre, puis je l’ai recollée avec du ruban adhésif.
C’est Claire qui m’a convaincu de voir une psychologue. Madame Delmas ne m’a pas demandé de pardonner. Heureusement, parce que je serais parti. Elle m’a demandé ce que ma colère protégeait.
— Rien, ai-je répondu.
Puis j’ai pleuré pendant vingt minutes.
Sous la colère, il y avait la culpabilité. Léa m’avait appelé le soir de l’accident. Je n’avais pas décroché parce que je regardais un match. Elle voulait peut-être me dire qu’elle prenait la route. Peut-être qu’elle voulait simplement raconter sa journée. Ce « peut-être » me rongeait depuis des mois.
Le suivi a duré longtemps. J’ai réduit l’alcool, puis j’ai arrêté avec l’aide de mon médecin et d’un groupe de parole. Claire est revenue, mais elle gardait sa valise sous le lit. Elle avait besoin de preuves, pas de promesses.
Six mois après l’accident, j’ai accepté de rencontrer Julien dans le cabinet de madame Delmas.
Il est entré les épaules courbées. Il n’a pas osé s’asseoir.
— Monsieur… je suis désolé.
— Tu étais ivre.
— Oui.
— Tu roulais trop vite.
— Oui.
— Elle avait dix-neuf ans.
Sa bouche s’est mise à trembler.
— Je sais.
Je lui ai demandé pourquoi. Pourquoi avait-il pris le volant ? Il a répondu qu’il se croyait capable, que ses amis lui avaient proposé de dormir sur place, qu’il avait dit que ça allait. Une décision idiote. Quelques secondes. Toute une famille détruite.
Il ne s’est pas défendu. C’est ce qui a fissuré quelque chose en moi.
— Je ne te pardonne pas pour effacer ce que tu as fait, lui ai-je dit. Je te pardonne parce que je ne veux plus me lever chaque matin avec l’envie de te tuer. Je veux rester le mari de Claire. Je veux pouvoir prononcer le prénom de Léa sans boire derrière.
Julien a couvert son visage de ses mains. Moi aussi, je pleurais.
Le pardon n’a rien réparé d’un coup. J’ai encore des nuits terribles. Claire et moi passons parfois devant la chambre de Léa sans entrer. Julien a été condamné, et je n’ai jamais contesté sa peine. Pardonner n’était pas l’innocenter.
Mais depuis cette rencontre, la haine ne décide plus de toutes mes journées. Avec Claire, nous avons planté un cerisier près de l’endroit où Léa aimait lire. Au printemps, quand les premières fleurs sont apparues, ma femme a glissé sa main dans la mienne.
Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix. Peut-on pardonner à celui qui a pris la vie de son enfant, ou est-ce simplement une autre façon d’essayer de survivre ?