J’ai perdu mes deux enfants chez ma mère, et après le second drame mon couple n’a pas survécu
« Maman, ouvre ! Ouvre, s’il te plaît ! » Je frappais si fort sur la porte de sa maison à Montauban que mes phalanges ont saigné. La voisine me regardait depuis son portail, figée. Et puis j’ai vu les gyrophares au bout de la rue. J’ai compris avant qu’on me parle. J’ai compris à la tête du gendarme. À la façon dont il a baissé les yeux avant de dire le prénom de mon fils. Jules. Mon petit Jules. Cinq ans. Le deuxième.
Je me suis mise à hurler comme un animal. Pas à pleurer. À hurler. Il n’y a pas de dignité dans ce genre de moment. Il n’y a pas de phrases propres. Juste un corps qui lâche.
Le pire, c’est que ce n’était pas la première fois.
Trois ans plus tôt, ma fille Lucie était morte aussi pendant que ma mère la gardait. Lucie avait trois ans et demi. Une chute dans l’escalier extérieur de la maison. Ma mère avait juré qu’elle s’était absentée « dix secondes » pour répondre au téléphone. Dix secondes. C’est devenu la phrase la plus atroce de ma vie.
À l’époque, tout le monde nous disait que c’était un accident. Les médecins, les policiers, les voisins, même la psychologue de l’hôpital. Un accident tragique. Le genre de formule qui ne console rien. Je me souviens du regard de mon mari, Mathieu, quand il a vu ma mère aux urgences. Il ne lui a pas parlé. Pas un mot. Il tenait la veste de Lucie contre lui comme si elle respirait encore dedans.
Moi, j’ai fait ce que font beaucoup de filles élevées à ne pas faire de vagues. J’ai protégé ma mère alors que j’étais déjà en train de me noyer.
« Elle ne l’a pas fait exprès. »
Je l’ai répété à tout le monde. À Mathieu. Aux gendarmes. À moi-même surtout.
Ma mère, Françoise, vivait seule depuis la mort de mon père. Une petite maison un peu vieillotte, une cuisine qui sentait toujours le café et la cire, des volets bleus, des bibelots partout. Elle adorait ses petits-enfants, ou en tout cas je l’ai cru très longtemps. Elle les gâtait trop, elle laissait tout passer, elle avait cette façon de dire :
« Oh ça va, on ne va pas les mettre sous cloche. »
Mathieu détestait ça.
« Ta mère est inconsciente, Élodie. Tu le sais. »
Après la mort de Lucie, il me l’a dit une fois, puis cent fois, puis avec ce ton sec qui vous coupe net.
« On ne remettra plus jamais un enfant chez elle. Jamais. »
J’ai dit oui.
Et j’ai quand même fini par céder.
C’est ça que je n’arrive pas à me pardonner.
Deux ans après la mort de Lucie, j’ai repris le travail à la pharmacie. On croulait sous les dettes. Mathieu était artisan plaquiste, il y avait des mois corrects et d’autres catastrophiques. On remboursait encore le prêt de la voiture, les frais d’obsèques nous avaient achevés, et notre couple ne tenait plus que par habitude et fatigue. On ne se touchait presque plus. On parlait logistique, factures, horaires. Et Jules, au milieu, qui avait perdu sa sœur et qui faisait encore des cauchemars.
La crèche avait refusé de le prendre en périscolaire certains mercredis, ma belle-mère habitait trop loin, et ma mère s’est mise à insister.
« Je suis sa grand-mère, Élodie. Tu ne vas pas me punir à vie. »
Je lui répondais non. Puis elle pleurait. Puis elle disait qu’elle avait déjà perdu une petite-fille, qu’on lui enlevait aussi son petit-fils. Elle savait exactement où appuyer. Ma mère avait ce talent-là. Faire de sa douleur un couvercle sur celle des autres.
Le jour où j’en ai reparlé à Mathieu, il a blêmi.
« Tu es sérieuse ?
— Juste les mercredis matin, le temps que je trouve autre chose.
— Autre chose ? Élodie, il y a eu Lucie.
— Je sais qu’il y a eu Lucie ! »
Je me suis entendue crier et j’ai eu honte tout de suite. Il s’est passé la main sur le visage. Il avait l’air épuisé, plus vieux d’un coup.
« Si tu fais ça, ne me demande pas de dire que je suis d’accord. »
J’aurais dû l’écouter. J’aurais dû.
Pendant quelques semaines, il ne s’est rien passé. Ma mère m’envoyait des photos de Jules qui faisait un gâteau au yaourt, qui donnait du pain aux canards au bord du Tarn, qui souriait avec ses dents du bas un peu de travers. Je respirais à nouveau, un peu. Je me disais que le malheur ne pouvait pas frapper deux fois de la même manière. Qui pense ça possible ? Franchement ?
Et puis ce mercredi de juin.
Il faisait lourd. J’étais au comptoir quand mon téléphone a vibré trois fois de suite. D’abord un appel de ma mère. Puis un autre. Puis un numéro inconnu. C’était une femme paniquée, une voisine. Elle parlait trop vite.
« Venez vite… le petit… la piscine… »
Ma mère n’avait pas de piscine. Juste une vieille cuve de récupération d’eau au fond du jardin, qu’on appelait tous “le bassin” alors que c’était un piège à ciel ouvert. Mathieu avait déjà dit qu’il fallait la condamner. Ma mère avait répondu en riant :
« Mais enfin, Jules n’est pas un bébé. »
Quand je suis arrivée, les pompiers tentaient encore de le réanimer.
Ma mère était assise sur une chaise de jardin, trempée jusqu’aux genoux, incapable de parler. Ses mains tremblaient. Elle répétait seulement :
« Je suis rentrée chercher une serviette… une minute… juste une minute… »
Une minute. Encore.
J’ai voulu me jeter sur elle. Vraiment. Je crois que si deux pompiers ne m’avaient pas retenue, je l’aurais frappée. Moi. Sa fille. Je ne me reconnaissais plus.
Mathieu est arrivé vingt minutes plus tard. Quand le médecin lui a dit que c’était fini, il a fermé les yeux très fort. Puis il m’a regardée. Je n’oublierai jamais ce regard. Ce n’était pas seulement de la douleur. C’était aussi une accusation nue, impossible à défaire.
Le soir même, il m’a dit dans la cuisine, devant les tasses sales et le frigo couvert de dessins d’enfants qui n’étaient plus là :
« Je t’avais prévenue. »
Je me suis effondrée.
« Tu crois que je ne le sais pas ? Tu crois que je vais survivre avec ça ?
— Moi non plus, je ne vais pas survivre avec ça.
— Alors ne me laisse pas seule.
— Tu nous as déjà laissés seuls quand tu l’as remis là-bas. »
Cette phrase m’a traversée comme un couteau.
Après, tout s’est enchaîné. Garde à vue de ma mère. Auditions. Expertise. La procureure a retenu l’homicide involontaire aggravé par manquement à une obligation de sécurité. Ces mots administratifs pour raconter l’horreur, je les ai appris malgré moi. Mon avocat m’a demandé si je voulais me constituer partie civile. J’ai cru vomir.
C’était ma mère.
C’était la femme qui me coiffait pour l’école, qui me préparait des coquillettes au beurre quand j’étais malade, qui m’avait tenue la main à mon accouchement pour Lucie. Et c’était aussi la femme chez qui mes deux enfants étaient morts.
J’ai signé.
Mon frère, Bastien, m’a appelée furieux.
« Tu veux la tuer ou quoi ? Elle est déjà détruite.
— Et mes enfants, Bastien ?
— C’étaient des accidents.
— Deux ? Deux accidents ? Dans la même maison ? »
Il a raccroché. Une partie de ma famille ne m’a plus parlé. Aux enterrements, il y avait deux camps, presque sans le dire. Ceux qui trouvaient ma mère monstrueuse. Ceux qui estimaient que je l’enfonçais pour soulager ma propre culpabilité. Peut-être qu’ils n’avaient pas complètement tort. La culpabilité, ça cherche toujours une sortie.
Mathieu a quitté la maison huit mois après la mort de Jules. Pas de cris ce jour-là. C’était pire. Il pliait ses tee-shirts en silence. J’étais assise sur le canapé.
« Tu pars vraiment ?
— Je ne sais plus être ton mari.
— Et moi, je ne sais plus être moi… »
Il s’est arrêté, dos à moi.
« Quand je te regarde, je vois aussi ce choix. C’est injuste, je sais. Mais c’est vrai. »
Je l’ai laissé partir parce que je n’avais plus la force de retenir qui que ce soit. On a divorcé un an plus tard. Sans guerre, sans tendresse non plus. Deux survivants trop abîmés pour reconstruire ensemble.
Le procès de ma mère a eu lieu dans une petite salle trop chaude du tribunal judiciaire. Elle paraissait minuscule sur le banc. Ses cheveux avaient blanchi d’un coup. Quand la présidente lui a demandé si elle avait quelque chose à dire, elle s’est tournée vers moi.
« Élodie… pardon. »
C’est tout.
Je n’ai rien ressenti sur le moment. Ni soulagement, ni apaisement. Juste un grand vide avec un goût de métal dans la bouche. Elle a été condamnée avec sursis et interdiction d’accueillir des mineurs à son domicile. Beaucoup ont trouvé la peine trop légère. D’autres trop dure pour une grand-mère brisée. Moi, je suis sortie du tribunal et je me suis assise sur un banc, seule, à regarder des gens manger des sandwichs comme si le monde continuait normalement. C’était presque insultant.
Aujourd’hui, je vis dans un petit appartement à Toulouse. J’ai changé de pharmacie. J’évite les squares. J’évite les fêtes de famille. Je dors avec une veilleuse allumée, comme une gosse. Je n’ai plus revu ma mère depuis le procès. Elle m’écrit parfois des lettres que je n’ouvre pas tout de suite. Parfois même pas du tout.
On me demande si je lui pardonnerai un jour. Franchement, je n’en sais rien. Le pardon, dans la vraie vie, ce n’est pas une jolie phrase. C’est une montagne. Et moi, je suis encore coincée en bas, avec mes deux enfants dans le cœur et cette question qui ne me lâche pas.
À partir de quand l’amour d’une mère ne suffit plus à excuser son irresponsabilité ? Et vous… est-ce qu’on peut pardonner l’impardonnable quand c’est sa propre mère qui vous a tout pris ?