Trois fois mère en une année : Mon combat, ma force
« Encore enceinte ? Mais tu viens d’accoucher ! » La voix de ma mère résonnait, sèche et tranchante, dans la petite cuisine du F3 où la vapeur du café cachait ma gêne. Je me souviens avoir serré la tasse entre mes mains tremblantes, mes yeux fuyants croisant à peine son regard sévère. Lili, quelques semaines à peine, dormait dans son couffin, et déjà dans mon ventre, un autre cœur battait, imprévu, inattendu, comme une note dissonante dans la partition bien réglée de ma vie. J’ai eu honte, un instant. De mon ventre qui grossissait trop vite, de mes choix. J’ai entendu les mots de ma mère, j’ai senti le silence lourd de mon père, assis au bout de la table, la mâchoire serrée.
Je n’étais pas prête. Enfant unique, élevée dans la rigueur des principes alsaciens, je croyais contrôler mon destin. Mais la vie, elle, avait d’autres plans. Mon mari, Rémi, travaillait trop, absent parfois plusieurs jours. Il croyait bien faire, enchaînant les heures supplémentaires pour subvenir à nos besoins. Ce soir-là, je l’ai attendu longtemps. Quand il est rentré, il m’a trouvé en larmes, Lili accrochée à mon sein, et le test de grossesse, positif, posé à côté du pain. Il n’a rien dit, il s’est assis à côté de moi. Sans mot, il a simplement posé la main sur ma nuque.
Les mois se sont enchaînés. Les premières critiques également. Aline, ma voisine, me lançait des regards lourds alors qu’on croisait la poussette et mon ventre arrondi dans l’ascenseur. À la boulangerie, la boulangère glissait à ses clientes des remarques sur « celle du troisième enfant avant même la première année ». Tout le quartier semblait murmurer sur mon passage. Mon amie d’enfance, Sophie, m’a même appelée un soir :
– Ça va, Camille ? Tu sais, tu as le droit de dire non, de dire stop. Je veux dire… Trois enfants à vingt-huit ans, dont deux si rapprochés… Tu ne te perds pas, parfois ?
Je me suis perdue, souvent. Entre les tétées, les couches, le téléphone qui sonnait pour me rappeler que je devais trouver un rendez-vous chez le pédiatre, l’école de Lili – déjà ! – puis le retour de couches à peine vécu et déjà recommencé, j’ai ressenti l’épuisement, le doute. Raphaël est arrivé fin octobre, fragile prématuré, hospitalisé douze jours en néonatalogie. Lili hurlait son envie de sa mère. Entre deux réveils, Rémi et moi, tendus, avons crié. Souvent.
— Tu pourrais faire un effort, tout de même ! Moi aussi, je travaille, tu sais, lançait-il, à bout.
— Moi, j’aimerais juste dormir. Juste une nuit entière. Pour me rappeler qui je suis…
Mais on ne se reconnaissait plus. Le couple s’est effacé derrière le quotidien, derrière les obligations mécaniques et le regard, toujours, des autres. Pour la première fois, j’ai songé à tout envoyer valser. J’ai pensé : « Serais-je une mauvaise mère, une femme faible, si je fuyais ? »
Lorsque, quelques semaines à peine après le retour de Raphaël à la maison, j’ai compris que j’étais de nouveau enceinte, la spirale du doute s’est agrandie. Je n’en ai parlé à personne, pas tout de suite. J’ai même songé à l’IVG, mais je n’ai pas eu ce courage. Pas parce que j’y étais opposée, mais parce que j’avais l’impression d’abandonner une partie de moi-même. Le médecin m’a regardée avec pitié, l’assistante sociale a évoqué les aides, la psychologue de la PMI m’a demandé si je « me sentais capable ». Et moi ? Moi, je survivais. Simplement. Chloé est arrivée en juin. Un bébé calme, curieux, et pour moi, un soulagement immense : elle allait bien, tout allait bien, malgré l’épuisement.
J’ai entendu les commérages au square : « C’est la voisine dont le mari est jamais là, avec ses trois gamins collés-serrés… Tu te rends compte ? » Une mamie m’a glissé avec un sourire triste : « Courage… Moi, à l’époque, on nous jugeait aussi. Mais on était ensemble, entre femmes… » Cette phrase est restée. J’ai cherché à ne plus baser mon courage sur les autres. J’ai accepté l’aide d’une association, quelques heures de répit par semaine qui m’ont permis parfois, de dormir, de prendre une douche longue, de lire, d’être simplement Camille et pas seulement « maman ».
C’est à cet instant que j’ai compris que la honte n’était pas la mienne. Elle appartenait à ceux qui me jugeaient, pas à moi. J’ai commencé à sortir fièrement, poussette triple, cheveux ébouriffés, visages rieurs de mes enfants devant moi. J’ai parlé à d’autres mères épuisées, j’ai tissé des liens avec celles qui se sentaient rejetées. Oui, il y a eu des moments où, la nuit, les sanglots se mêlaient au bruit du babyphone. Des nuits où j’ai haï le silence, où j’ai eu peur de m’arrêter, peur de ne pas y arriver. Mais chaque rire de mes enfants compensait une fatigue. Chaque matin, leur énergie me rappelait que la vie était là, sur le tapis du salon, entre des jouets et des miettes de biscuit.
Mon couple avec Rémi, lui, a changé. On ne sera plus jamais comme avant, c’est certain. Mais la tendresse revient, parfois maladroite, un baiser volé dans le couloir, un sourire partagé dans la lumière du petit matin. On apprend à se pardonner nos absences, nos mauvaises paroles, notre épuisement. Je me suis aussi pardonnée mon envie de fuir, ma fatigue, mes peurs. Je me sens plus forte aujourd’hui que jamais.
Je sais maintenant que la société n’est pas tendre avec les femmes qui sortent du rang. J’ai survécu à la tempête en m’accrochant à ce que j’ai de plus précieux : l’amour, le véritable amour, celui que je porte à mes enfants, même dans la lassitude, même dans l’imperfection. Je me demande souvent, en couchant Lili, Raphaël et Chloé, si le plus grand défi d’une mère n’est pas d’accepter ses failles, et de se donner le droit à l’erreur.
Je regarde mes enfants, leurs joues rosies, et je me demande : où finit la force et où commence le pardon ? Peut-on un jour cesser de craindre le regard des autres, et simplement vivre, aimer, sans se juger soi-même ?