Maisons qui ne sont pas un foyer : Héritage, perte et famille en miettes à Sarajevo
« Tu penses vraiment que tout ça t’appartient ? » La voix froide de mon oncle Željko résonne dans le couloir, brisant le silence lourd de l’appartement familial. J’ai à peine refermé la porte derrière moi que déjà je sens la tension, palpable, comme une brume qui s’insinue sous la peau. Je serre la clé dans ma main, comme si elle pouvait me protéger. La semaine dernière encore, c’était ma cousine Mirjana qui hurlait dans la cuisine que « les maisons du quartier n’auraient jamais dû revenir à une seule personne ». Je crois entendre encore les bris de vaisselle, le claquement sec lorsqu’elle a posé la tasse, menaçante, devant moi. Comment en est-on arrivé là ?
Sarajevo, en hiver, paraît plus dure, plus grise, surtout depuis cette série de funérailles. La neige sale s’accumule devant l’immeuble hérité de mes parents, transformé en champ de bataille familial. Après la mort soudaine de ma mère, suivie de celle de mon père puis du cancer de mon frère Damir, j’ai eu l’impression que ma propre âme s’était figée. Les souvenirs m’assaillent chaque fois que j’ouvre une porte : la voix de papa qui chantonnait un vieux air bosnien dans le salon, l’odeur du pain de maman, les rires de mon frère, qui se perdaient dans le bruit de la pluie contre les vitres.
C’est ma grand-mère qui est partie la dernière, me laissant la clef de trois maisons et de deux appartements dans une enveloppe fatiguée. Il y avait, au début, ce sentiment de gratitude, presque une fierté familière – je serais enfin en sécurité, un ancrage dans cette ville qui semble changer de visage à chaque décennie. Mais il n’a pas fallu plus de deux semaines pour que le poison s’insinue entre nous. La première discussion avec Željko lors de la lecture du testament fut polie, presque solennelle. Il m’a jeté un regard dont la dureté m’a glacée. « Tout ça, à elle ? Elle est seule, qu’est-ce qu’elle va en faire ? »
Je me souviens du regard fuyant de ma tante Vjera, la sœur de maman, qui triturait son foulard pendant que tout le monde parlait au-dessus de moi, comme si je n’étais qu’une présence aléatoire, une pierre sur le chemin de leur convoitise. Rapidement, la jalousie s’est muée en hostilité déclarée. On m’accusait de détournement, de trahison. Ma cousine Mirjana m’a même demandé si j’avais manipulé grand-mère sur son lit de mort. Les murs de l’appartement, témoins silencieux de nos disputes, vibrent encore de nos cris.
À chaque signature de document, à chaque démarche administrative, il y avait derrière moi des pas, des regards, parfois les soupirs lassés de l’employée de la mairie « Encore vous ? ». Les voisins murmuraient dans les escaliers. Mes collègues chuchotaient à l’agence de voyage où je travaille : « On dit qu’Ivana a hérité de toutes les maisons du quartier Marijin Dvor… qu’est-ce qu’elle attend pour louer ou vendre ? » Moi, j’essayais seulement de respirer dans ce tourbillon d’attentes, de pressions, d’envies non dites.
À la maison de ma grand-mère, un matin de printemps, je retrouve Mirjana fouillant les placards de la cuisine. « Je prends juste le service à café de baba, il a plus de valeur chez moi que chez toi… » Son ton n’admet pas la discussion. J’essaie le dialogue : « Tu sais, il y a des souvenirs qui ne se partagent pas comme une pièce d’or. On pourrait décider ensemble de ce qui compte pour chacun… » Elle se redresse, furieuse : « Tu parles comme une riche, maintenant ! Tu crois que tu comprends, mais c’est toi qui as tout. » Je suis démunie, acculée par des accusations que je n’ai jamais voulues.
Quelques jours plus tard, Željko débarque sans prévenir. Son costume gris foncé a l’air étriqué, son air plus dur encore. « Tu devrais vendre, partager, c’est ce qu’aurait voulu ta mère. Laisser quelqu’un seul posséder tout, ce n’est pas la voie de la famille. » Je retiens mes larmes, je lui demande : « Et l’amour de la famille, Željko, il n’est écrit dans aucun papier, alors ? » Il m’ignore et pose devant moi la photo de mes parents et Damir, recadrée, presque menaçante. Son départ claque comme une gifle.
Les réunions de famille sont devenues rares, tendues, presque inutiles. Chacun choisit soigneusement de quel côté s’asseoir, quelles histoires raconter. Personne n’ose évoquer les maisons, pourtant leurs regards sont tous fixés sur moi, comme si j’étais la gardienne d’un trésor volé. Je dors mal. Chaque nuit, je me demande si je devrais tout vendre pour acheter la paix. Mais vendre, ça voudrait dire renoncer. Renoncer à l’histoire de ma famille, à la mémoire de ceux qui m’ont aimée. Est-ce cela, le prix du silence ?
Parfois, dans le vieil appartement de mes parents, j’écoute le vent qui heurte les volets, je me surprends à parler à voix haute : « Maman, papa, dites-moi ce que je dois faire. Est-ce qu’un foyer, c’est un endroit ou c’est ce qu’on y met ? » Les murs ne répondent pas. La lumière dorée du soir illumine les photos jaunies, et je me rappelle les dimanches d’autrefois, où la maison respirait le café chaud et la joie simple d’être ensemble. Aujourd’hui, chaque pièce semble orpheline.
J’ai essayé de tendre la main, de proposer un partage équitable, de donner quelques souvenirs. Mais rien n’apaise la faim de possession qui traîne comme une ombre dans ma famille. L’argent, les pierres, même les rideaux des fenêtres – tout est sujet à discorde. Je me surprends à haïr ces maisons, à rêver de m’enfuir loin de Sarajevo. Puis je m’en veux, car je sais bien que la ville, ce n’est pas elle qui a trahi, mais la petitesse de nos cœurs meurtris.
Récemment, j’ai osé inviter tout le monde pour l’anniversaire de mon frère défunt, espérant raviver une flamme de tendresse dans ce champ de ruines humaines. Le silence a été glacial. Chacun est reparti avec un morceau de gâteau et le même regard fermé. J’ai ramassé les miettes avec une boule dans la gorge, comprenant qu’aucune clef, aucun héritage ne suffira jamais à refermer les fissures de l’âme.
Qu’est-ce qu’un foyer, si ce n’est un lieu où l’on peut enfin déposer ses armes ? Peut-être qu’aucune maison n’est vraiment un « chez soi » quand elle n’abrite que les souvenirs fracturés et la jalousie. Est-ce que c’est ainsi, pour toutes les familles ? Ou bien avons-nous, plus que d’autres, oublié comment aimer sans posséder ?