Derrière la fenêtre : L’attente de Madeleine
« Tu sais, Madeleine, tu devrais sortir plus souvent. » La voix de ma voisine, Françoise, résonne dans le couloir alors que je referme la porte derrière elle. Je souris, mais mon cœur se serre. Je n’ai pas envie de sortir. Je préfère rester là, assise dans mon fauteuil, à regarder par la fenêtre. La rue est calme, les lampadaires s’allument un à un, et je guette, chaque soir, le moindre signe de vie venant de l’autre côté du trottoir. C’est ridicule, je le sais. Mais l’espoir est têtu.
Ce soir-là, le téléphone sonne. Mon cœur bondit. Peut-être que c’est Paul, mon fils aîné. Ou peut-être Claire, ma cadette, qui vit à Lyon. Ou même Lucie, la petite dernière, partie à Bordeaux pour son travail. Je décroche, la voix tremblante :
— Allô ?
— Bonjour Madame, c’est la pharmacie. Nous voulions vous rappeler que votre ordonnance est prête.
Je murmure un merci, raccroche, et laisse tomber le combiné sur la table. Encore une fois, ce n’était pas eux. Je me sens stupide d’y avoir cru. J’ai élevé mes enfants seule, après que leur père, Jean, nous ait quittés pour une autre femme. J’ai travaillé dur, cumulé les petits boulots, sacrifié mes rêves pour qu’ils aient une vie meilleure. Je n’ai jamais regretté. Mais aujourd’hui, je me demande si j’ai bien fait.
Un jour, Françoise frappe à ma porte. Elle entre, un sourire compatissant sur les lèvres. Elle s’assoit en face de moi, me tend une tasse de thé.
— Tu sais, Madeleine, tu devrais appeler tes enfants. Peut-être qu’ils attendent que tu fasses le premier pas.
Je hausse les épaules. J’ai trop souvent appelé, laissé des messages sans réponse, envoyé des cartes pour les anniversaires de mes petits-enfants. Parfois, j’ai l’impression d’être un fantôme dans leur vie. Je me souviens de la dernière fois que Paul est venu. Il avait l’air pressé, regardait sa montre toutes les cinq minutes.
— Maman, je ne peux pas rester longtemps. J’ai une réunion importante demain à Paris.
Je lui ai préparé son plat préféré, un gratin dauphinois, mais il n’a presque pas touché à son assiette. Il m’a embrassée sur le front, m’a promis de revenir vite. C’était il y a six mois.
La semaine dernière, j’ai croisé Lucie sur Facebook. Elle a posté des photos d’elle en vacances en Espagne. Je n’ai pas osé commenter. Je me suis contentée de regarder, le cœur serré, me demandant pourquoi elle ne m’avait pas appelée avant de partir.
Un matin, alors que je faisais mes courses à la boulangerie, j’ai entendu deux femmes parler de leurs enfants qui venaient chaque dimanche déjeuner chez elles. J’ai ressenti une pointe de jalousie, puis de honte. Peut-être que j’ai été trop exigeante, trop présente, trop… mère. Peut-être qu’ils ont besoin de distance pour respirer.
Un soir, alors que la pluie tambourine contre les vitres, Françoise me propose de venir dîner chez elle. J’accepte, pour lui faire plaisir. Autour de la table, il y a ses petits-enfants, qui rient, se chamaillent, réclament une part de tarte aux pommes. Je souris, mais je sens les larmes monter. Je m’excuse, prétexte une migraine, et rentre chez moi sous la pluie. Je m’assieds dans le noir, le visage entre les mains. Pourquoi mes enfants ne viennent-ils plus ? Qu’ai-je fait de mal ?
Le lendemain, je décide d’écrire une lettre à chacun d’eux. Je leur raconte mes journées, mes souvenirs, mes peurs. Je leur dis que je les aime, que je pense à eux chaque jour. Je glisse les lettres dans la boîte aux lettres, le cœur battant. Peut-être qu’ils comprendront. Peut-être qu’ils reviendront.
Les jours passent. Rien. Pas un appel, pas un message. Je commence à perdre espoir. Un matin, alors que je range la cuisine, la sonnette retentit. Mon cœur s’emballe. J’ouvre la porte. C’est le facteur, qui me tend un colis. Je le remercie, referme la porte. Le colis est de Claire. À l’intérieur, une écharpe en laine et un mot : « Pour que tu n’aies pas froid cet hiver. Je pense à toi. » Je fonds en larmes. Ce n’est pas une visite, mais c’est un signe. Peut-être que tout n’est pas perdu.
Le soir, je m’assieds à ma fenêtre, comme chaque jour. Je regarde la rue, les passants, les voitures qui filent. Je me demande si mes enfants pensent à moi, s’ils se souviennent de tout ce que j’ai fait pour eux. Peut-être qu’un jour, ils franchiront la rue, frapperont à ma porte, et me diront : « Maman, on est là. »
Mais en attendant, je reste là, avec mes souvenirs et mes regrets. Ai-je trop donné ? Ou pas assez ? Est-ce que l’amour d’une mère suffit à retenir ses enfants près de soi ? Dites-moi, vous, qu’en pensez-vous ?