Après tant d’années, j’ai retrouvé mon premier amour. Mon mari m’a dit que si je voulais lui parler, je devais partir.
— Marta ? C’est toi ?
Je sursaute. La voix est douce, hésitante, mais elle me transperce comme une lame. Je lève les yeux, et pendant une seconde, je ne reconnais pas l’homme devant moi. Il a changé, bien sûr. Les cheveux poivre et sel, des rides autour des yeux, mais ce regard… Ce regard, je le connais. C’est Julien. Mon Julien. Mon premier amour, celui qui m’a appris à aimer, à rêver, à pleurer aussi. Je sens mon cœur rater un battement, ma gorge se serre. Je bredouille :
— Julien ?
Il sourit, un peu gêné, comme s’il avait peur de ma réaction. Je me rends compte que je tremble. Autour de nous, la file avance, les gens s’impatientent, mais le temps s’arrête. Je me revois, il y a vingt ans, sur les bancs du lycée à Bordeaux, main dans la main avec lui, riant sous la pluie, croyant que rien ne pourrait jamais nous séparer. Mais la vie, les études, la distance, les choix… Tout nous a éloignés. J’ai épousé Paul, j’ai eu deux enfants, j’ai construit une vie stable, raisonnable. Mais à cet instant, tout vacille.
— Tu es magnifique, murmure-t-il. Je ne sais pas quoi répondre. Je ris nerveusement, je regarde mes chaussures, mon vieux manteau élimé. Magnifique ? Je me sens fatiguée, usée, invisible depuis des années. Paul ne me regarde plus comme ça. Paul ne me parle plus comme ça.
Julien me propose d’aller boire un café. Je refuse d’abord, par réflexe, par peur. Mais il insiste, et je cède. Nous nous retrouvons dans un petit bistrot, à deux pas de la mairie. Il me raconte sa vie : il a divorcé, il vit à Toulouse, il travaille dans l’édition. Il n’a pas d’enfants. Il me regarde avec une intensité qui me trouble. Je sens que je redeviens la jeune fille que j’étais, pleine de rêves et d’espoir. Nous parlons pendant des heures. Je ris, je pleure, je me confie comme je ne l’ai pas fait depuis des années. Il me dit qu’il ne m’a jamais oubliée. Je sens une chaleur envahir mon cœur, une douleur aussi. Pourquoi la vie est-elle si cruelle ? Pourquoi faut-il toujours choisir ?
En rentrant chez moi, je me sens coupable. Paul est là, devant la télé, les enfants dorment. Il me demande où j’étais. Je mens. Je dis que j’ai croisé une vieille amie. Mais il voit bien que quelque chose ne va pas. Il me regarde, soupçonneux, puis hausse les épaules. Il ne pose pas de questions. Il ne veut pas savoir. C’est plus simple comme ça.
Les jours passent. Julien m’écrit. Il veut me revoir. Je résiste, je lutte contre moi-même, mais je finis par accepter. Nous nous retrouvons dans un parc, loin des regards. Il me prend la main. Je frissonne. Il m’embrasse. Je ne le repousse pas. Je me sens vivante, désirée, aimée. Mais je sais que je joue avec le feu.
Un soir, Paul trouve un message de Julien sur mon téléphone. Il explose. Il crie, il pleure, il me supplie de lui dire la vérité. Je craque. Je lui avoue tout. Il me regarde avec des yeux pleins de haine et de tristesse. Il me dit :
— Si tu veux continuer à lui parler, tu prends tes affaires et tu pars. Je ne veux plus de toi ici.
Je suis tétanisée. Les enfants dorment dans la chambre à côté. Je pense à eux, à leur vie, à leur stabilité. Je pense à Paul, à tout ce que nous avons construit. Mais je pense aussi à moi, à mon bonheur, à mes rêves oubliés. Je passe la nuit à pleurer, à tourner en rond, à me demander ce que je dois faire.
Le lendemain, Paul ne me parle plus. Il m’ignore, il fait comme si je n’existais pas. Les enfants sentent la tension, ils me regardent avec des yeux inquiets. Je me sens coupable, égoïste, perdue. Julien m’appelle, il veut que je le rejoigne à Toulouse. Il me promet une nouvelle vie, une vie où je serai heureuse, libre, aimée. Mais ai-je le droit de tout abandonner ? Ai-je le droit de briser ma famille pour un amour passé, pour une passion retrouvée ?
Je me promène seule dans les rues de Bordeaux, je regarde les couples, les familles, les enfants qui jouent. Je me demande si le bonheur existe vraiment, ou si ce n’est qu’une illusion. Je pense à ma mère, qui a toujours sacrifié ses rêves pour sa famille. Je pense à moi, à la femme que je suis devenue, à la femme que j’aurais pu être.
Le soir, Paul me dit froidement :
— Tu as pris ta décision ?
Je ne réponds pas. Je regarde mes enfants, endormis, innocents. Je pense à Julien, à son sourire, à ses promesses. Je suis déchirée. Je ne sais plus qui je suis, ni ce que je veux. Je me sens seule, terriblement seule.
Je me demande : est-ce que le bonheur se mérite ? Est-ce qu’on a le droit de tout recommencer, même si cela fait souffrir ceux qu’on aime ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?