Assez de salades ! Donnez-moi un steak ou je pars !
— Tu vas encore faire la tête parce que j’ai mis du tofu dans la ratatouille ?
La voix de Camille résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les dents, le regard fixé sur mon assiette. Les légumes brillent sous la lumière jaune, mais je n’y vois qu’un océan de frustration. Depuis six mois, Camille a décidé que notre foyer serait un sanctuaire végane. Finis les saucissons, adieu le beurre salé, même le fromage a disparu de notre frigo. Moi, Olivier, fils d’un boucher charcutier de Dijon, je me retrouve à manger des graines comme un moineau.
— Ce n’est pas ça, Camille… C’est juste que…
Je n’ose pas finir ma phrase. Je sais que si je prononce le mot « viande », elle va exploser. Elle soupire, s’essuie les mains sur son tablier fleuri et s’approche de moi.
— Tu ne fais aucun effort, Olivier. Tu ne penses qu’à toi !
Je baisse la tête. Elle ne sait pas que, chaque midi, je file en douce au bistrot du coin. Chez « Chez Gérard », le patron me connaît par cœur : « Le steak-frites saignant pour Olivier ! » Il me fait un clin d’œil complice en déposant l’assiette fumante devant moi. Là-bas, je redeviens moi-même. Je retrouve le goût de mon enfance, les souvenirs des dimanches chez mes parents où la viande rôtissait lentement au four.
Mais le soir, je rentre chez nous avec la culpabilité collée au ventre. Je cache mon haleine derrière des chewing-gums à la menthe et je souris à Camille comme si de rien n’était.
Un soir, tout a basculé. Nous étions invités chez ses parents à Lyon. Sa mère avait préparé un couscous végétarien. Son père, un ancien cheminot bourru, lançait des regards noirs à la semoule sans merguez.
— C’est pas un vrai couscous sans viande, marmonne-t-il.
Camille lui lance un regard assassin.
— Papa, tu pourrais faire un effort pour la planète !
Je sens la tension monter. Les conversations s’enveniment : climat, santé, traditions… Chacun campe sur ses positions. Je tente de calmer le jeu :
— On pourrait peut-être trouver un compromis ?
Camille me fusille du regard.
— Tu veux dire quoi par là ? Que tu préfères la viande à moi ?
Le silence tombe comme une chape de plomb. Je sens mon cœur battre à tout rompre. Je voudrais crier que j’en ai marre de faire semblant, que j’ai besoin de retrouver mes racines, mon identité. Mais je me tais.
De retour à Paris, l’ambiance est glaciale. Camille ne me parle plus que par monosyllabes. Je me réfugie dans mon bureau, au travail. Là-bas, mes collègues me charrient gentiment :
— Alors, Olivier, toujours en train de brouter ?
Je ris jaune. Personne ne sait que je suis devenu un clandestin du steak-frites.
Un midi, alors que je m’apprête à sortir discrètement pour mon rituel carné, je croise mon collègue François dans l’ascenseur.
— Tu viens manger avec nous ? On va tester le nouveau resto vegan !
Je panique. Si je refuse, ils vont se douter de quelque chose. Si j’accepte… adieu mon steak !
— Euh… j’ai déjà prévu quelque chose…
Je mens encore. Je me sens lâche et ridicule.
Le soir même, Camille m’attend dans le salon. Elle tient mon téléphone à la main.
— C’est quoi ce SMS de Gérard ? « Ton steak t’attend demain midi » ?
Je blêmis. Mon secret est éventé.
— Tu me mens depuis des semaines ? Tu te caches pour manger de la viande ?
Sa voix tremble d’émotion. Je vois ses yeux se remplir de larmes.
— J’ai l’impression que tu ne me respectes pas… Que tu n’es plus l’homme que j’aimais…
Je m’effondre sur le canapé.
— Camille… Je t’aime. Mais je ne peux pas renier qui je suis… J’ai grandi avec ces odeurs, ces saveurs… C’est toute mon histoire…
Elle s’assoit à côté de moi. Un long silence s’installe.
— Et moi ? Tu crois que c’est facile d’être jugée par tout le monde parce que j’ai choisi une autre voie ? Ma mère me traite de folle, mes amis se moquent… J’aurais juste voulu que tu me comprennes…
Je prends sa main dans la mienne.
— Peut-être qu’on pourrait essayer d’être moins radicaux tous les deux… Trouver un terrain d’entente…
Elle esquisse un sourire triste.
— Peut-être… Mais il va falloir qu’on apprenne à s’écouter vraiment.
Depuis ce soir-là, rien n’a vraiment changé et tout a changé à la fois. On essaie d’inventer notre propre recette du bonheur : parfois une blanquette de veau chez mes parents, parfois un curry de pois chiches chez ses amis. On se dispute encore souvent à table, mais on rit aussi beaucoup plus qu’avant.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans partager sa table ? Est-ce que nos traditions valent plus que notre amour ? Ou bien faut-il apprendre à cuisiner ensemble une nouvelle histoire ? Qu’en pensez-vous ?