Ma mère nous réclamait de l’argent en secret : quand j’ai découvert à qui elle le versait, j’ai appelé mon frère et ma sœur

— Dis-moi que ce n’est pas à lui que tu envoies notre argent.

Ma mère a posé son téléphone face contre la table. Trop vite. Derrière elle, l’eau des pâtes débordait sur la plaque, mais personne n’a bougé.

Sur l’écran, j’avais eu le temps de lire : « Bernard : Bien reçu les 400. Il me faudrait aussi pour l’assurance. »

Bernard. Mon père. Celui dont elle disait depuis dix-sept ans : « On est mieux sans lui. »

— Claire, assieds-toi.

— Non. Réponds.

Elle a attrapé le torchon et commencé à essuyer une table propre.

Deux jours plus tôt, je lui avais viré quatre cents euros pour une fuite sous son évier. J’avais repoussé le remplacement de mes pneus pour ça. Chaque matin, sur la route de la maison de retraite où je travaillais, je ralentissais dès qu’il pleuvait.

— Depuis quand ?

Elle ne disait rien.

Alors j’ai appelé Julien.

— Tu as donné de l’argent à maman, récemment ?

— Pourquoi ? Elle a encore un problème de chaudière ?

J’ai regardé son évier. Le meuble dessous était sec. Aucun plombier n’était passé.

— Viens. Et appelle Élodie.

Ma mère a murmuré :

— Tu n’es pas obligée de faire venir tout le monde.

Cette phrase m’a fait plus mal que le message. Même maintenant, elle voulait nous garder séparés.

Julien est arrivé avec sa veste de chantier couverte de poussière. Élodie, encore en tenue de caisse, tenait un paquet de biscuits qu’elle avait acheté en route. Elle l’a posé sans l’ouvrir.

Au début, on a parlé de chiffres. C’était plus facile.

Moi, quatre cents euros pour la fuite. Avant, deux cent soixante pour des lunettes. Six cents pour une régularisation d’électricité.

Julien avait payé une prétendue réparation de chaudière, puis des frais dentaires.

Élodie donnait moins, mais souvent. Cinquante euros par-ci, quatre-vingts par-là. Elle avait un loyer, une petite fille et un découvert presque permanent.

— Tu m’as dit de ne rien leur dire, a-t-elle soufflé. Que tu avais honte.

— À moi aussi, a dit Julien.

Moi pareil. Les mêmes mots. La même petite voix au téléphone.

Avec nos applications bancaires, on a retrouvé près de huit mille six cents euros en quatorze mois.

Julien a repoussé sa chaise.

— Huit mille six cents balles. Et moi qui expliquais à mon fils qu’on ne pouvait pas l’inscrire au foot cette année.

Maman s’est mise à pleurer.

Personne n’est allé chercher de mouchoirs.

Notre père était parti quand j’avais dix-huit ans. Élodie en avait neuf. Au début, il téléphonait le dimanche. Puis un dimanche sur deux. Puis plus rien.

La pension arrivait quand elle arrivait. Maman faisait des ménages en plus de son travail à la cantine. Je récupérais Élodie à l’école. Julien réparait sa mobylette avec des pièces d’occasion et disait qu’il n’avait pas faim quand le frigo était presque vide.

Nous avions grandi avec l’idée qu’au moins, tous les quatre, on ne se mentait pas.

— Il m’a appelée l’année dernière, a fini par dire maman. Il avait perdu son travail. Il dormait chez quelqu’un, puis ça s’est mal passé. Il allait se retrouver dehors.

— Et nous ? a demandé Élodie. Il t’a demandé comment on allait ?

Maman a baissé les yeux.

— Au début.

— Au début de la conversation ou au début des virements ?

Julien n’avait pas crié. C’était pire.

Elle a expliqué les premiers cent euros, pris sur sa retraite. Puis le dépôt de garantie d’un studio. Les factures. Une panne de voiture. Elle avait commencé à découvert et n’avait plus réussi à remonter.

Alors elle nous avait appelés.

— Je savais que vous refuseriez si je vous disais.

J’ai senti mes mains trembler sous la table.

— Donc tu savais exactement ce que tu faisais.

Elle a voulu toucher mon bras. Je l’ai retiré.

— Je ne pouvais pas le laisser dehors, Claire.

— Mais tu pouvais laisser Élodie compter ses pièces pour les couches ?

Ma sœur a éclaté en sanglots. Elle avait emprunté à une collègue après son dernier virement. Maman ne le savait pas. Elle n’avait pas demandé.

On est partis sans manger.

Pendant trois semaines, je n’ai pas décroché. Ses messages passaient de « Je suis désolée » à « Tu me connais quand même », puis à « Je ne dors plus ».

Je les écoutais sur le parking, après le travail. J’avais envie de la rappeler. Puis je pensais aux pneus, aux couches, au foot. Des petites choses, peut-être. Notre vie, en fait.

Julien voulait couper les ponts. Élodie lui apportait encore des courses, en cachette de nous cette fois.

Quand je l’ai appris, j’ai failli m’en prendre à elle.

— Je vais pas la laisser sans manger, m’a-t-elle dit.

J’ai reconnu la phrase de maman. Ça m’a fait peur.

Nous avons fini par retourner la voir ensemble, un dimanche matin. Pas pour tout arranger. Pour arrêter de nous déchirer à sa place.

J’avais préparé une feuille : plus de virements, plus de demandes individuelles, plus de secrets entre nous. Si elle avait une difficulté réelle, elle nous en parlerait à tous. Nous déciderions ensemble de ce que nous pouvions faire, éventuellement en réglant directement une facture.

— Vous me traitez comme une voleuse, a-t-elle dit.

Julien a fixé ses mains.

— Tu veux qu’on appelle ça comment ?

Elle a pleuré encore. Cette fois, Élodie lui a tendu un mouchoir, sans quitter sa chaise.

Maman a accepté de nous montrer ses comptes. Elle avait aussi des dettes à elle. Nous avons pris un rendez-vous avec une assistante sociale. Pour Bernard, nous lui avons donné les coordonnées des services qu’il pouvait contacter lui-même.

Elle a promis d’arrêter les versements. Je ne sais pas si je la crois complètement.

Cela fait quatre mois. Je passe boire un café certains dimanches. Parfois, nous parlons du jardin. Parfois, je regarde son téléphone posé entre nous et je n’entends plus ce qu’elle raconte.

Elle m’a proposé de me rembourser trente euros par mois. J’ai accepté. Pas pour la somme. J’avais besoin qu’elle cesse de me demander de faire comme si rien ne s’était passé.

Je l’aime toujours, et ça ne rend pas les choses plus simples.

Est-ce qu’on peut pardonner à sa mère sans lui rendre la confiance qu’elle réclame ?