Mon mari nous a laissés avec 63 euros sur le compte : c’est sa mère, avec sa petite retraite, qui nous a aidés à tenir

— Tu ne vas quand même pas partir pendant qu’il dort ?

Julien a remonté la fermeture de son sac. Dans l’entrée, ses clés ont claqué contre le carrelage.

— Si j’attends le bon moment, je ne partirai jamais.

Derrière moi, notre fils est apparu en chaussettes, son doudou sous le bras.

— Papa, tu vas au travail ?

Julien lui a passé la main dans les cheveux.

— Sois gentil avec maman.

C’est tout. Pas d’explication, pas de date de retour. La porte s’est refermée et Louis m’a demandé pourquoi son père avait pris sa brosse à dents.

J’avais trente-quatre ans, un contrat de vingt-six heures dans une boulangerie et soixante-trois euros sur notre compte joint. Le loyer devait être prélevé trois jours plus tard.

Julien avait toujours géré les comptes. Quand je m’inquiétais, il répondait que je me faisais des films. Ce soir-là, en ouvrant les relevés, j’ai découvert deux rejets de prélèvement et un virement de huit cents euros vers son compte personnel.

J’ai appelé. Puis rappelé.

Son unique message est arrivé à vingt-trois heures : « J’ai besoin de souffler. Ne rends pas ça plus compliqué. »

Louis, lui, avait vomi son dîner.

Pendant trois jours, j’ai menti. Papa travaillait loin. Papa rappellerait. Je regardais mon téléphone entre deux clients, avec de la farine sur les doigts.

Le quatrième soir, sa mère a sonné.

Monique tenait un cabas et une boîte de biscuits. Nous n’avions jamais été proches. Elle me trouvait trop souple avec Louis ; je la trouvais trop présente dans notre couple.

— Il est où, Julien ? Il ne répond pas.

J’ai gardé la porte entrouverte.

— Il est parti.

Elle a d’abord regardé derrière moi, comme si je le cachais.

— Vous vous êtes encore disputés ?

Le « encore » m’a fait perdre pied.

— Non, Monique. Il nous a laissés. Et je ne sais pas comment payer le loyer.

Elle a posé son cabas. Ses lèvres tremblaient.

— Fais-moi voir.

Nous avons étalé les factures sur la table, entre un puzzle et un bol de compote. Elle avait travaillé trente-huit ans comme aide à domicile. Sa retraite tournait autour de mille cent euros. Pourtant, elle a sorti son chéquier.

— Trois cents. Je ne peux pas davantage tout de suite.

— Je ne vous demande pas de payer à sa place.

— Je sais. Mais le petit, il faut bien qu’il mange.

J’ai pleuré si fort qu’elle m’a tendu un torchon. Elle n’avait pas trouvé les mouchoirs.

Le lendemain, elle est revenue garder Louis pendant mon rendez-vous avec une assistante sociale. Nous avons fait la demande d’allocation de soutien familial, regardé les aides possibles, préparé les démarches auprès du juge aux affaires familiales.

Je croyais qu’il suffisait de dire : « Son père ne donne rien. » Il fallait des dates, des justificatifs, des copies. J’en avais partout, jusque dans mon sac de courses.

Monique venait le mardi et le jeudi. Elle préparait un gratin, récupérait Louis à l’école, recousait les genoux de ses pantalons. Je pouvais accepter quelques heures supplémentaires sans payer une garde que je n’avais pas les moyens de m’offrir.

Elle disait qu’elle avait déjà mangé. Un midi, j’ai ouvert son réfrigérateur : deux yaourts, du beurre, une soupe entamée.

Je suis restée devant, la porte ouverte.

— Vous vous privez pour nous.

— Ne commence pas, Claire.

— Ce n’est pas normal.

— Rien de tout ça n’est normal.

C’était la première fois qu’elle parlait de son fils sans lui chercher une excuse.

Puis, en novembre, j’ai entendu sa voix depuis le couloir.

— Non, Julien. Je n’ai pas quatre cents euros à te prêter.

J’ai posé les sacs sans bruit.

— Parce que j’aide ta femme et ton fils, voilà pourquoi.

Un silence.

— Ne dis pas qu’elle m’a montée contre toi.

Quand elle a raccroché, elle avait le visage gris. Il lui avait téléphoné pour une caution de logement. Pas pour demander comment allait Louis.

— Il sait qu’il a eu une bronchite ? ai-je demandé.

Elle a baissé les yeux.

— Je lui ai dit.

— Et ?

Elle a commencé à ranger des cuillères déjà rangées.

— Il a changé de sujet.

J’ai été injuste, ce soir-là.

— Vous l’avez quand même élevé, cet homme.

Elle s’est immobilisée, une cuillère à la main. J’ai regretté avant même qu’elle repose le couvert.

— Oui, a-t-elle répondu. Et je cherche tous les soirs ce que j’ai raté.

Elle est partie sans boire son café.

Le lendemain, Louis a demandé pourquoi mamie ne venait pas. J’ai pris mon téléphone, puis je l’ai reposé. J’avais honte, mais j’étais encore en colère. Contre Julien, contre les enveloppes à fenêtre, contre tout ce qui reposait désormais sur moi.

Finalement, je suis allée chez elle.

— Je vous ai fait payer quelque chose que vous n’avez pas fait.

Monique m’a laissée entrer.

— C’est mon fils, Claire. Je l’aime encore. Mais je ne vais pas prétendre qu’il se comporte bien pour avoir moins mal.

Nous avons bu un café trop fort. Ce jour-là, nous avons commencé à nous tutoyer.

Au printemps, une pension alimentaire a été fixée. Julien n’a pas payé les premières mensualités. Avec l’aide de l’assistante sociale, j’ai fait suivre le dossier auprès du service chargé du recouvrement. Je gardais chaque courrier.

L’argent n’est pas arrivé d’un coup. Il y a eu des délais, des relances, encore des papiers. Mais les démarches avançaient.

Louis a eu cinq ans. Au moment des bougies, il a demandé :

— Si papa appelle, tu me passes le téléphone ?

— Oui, mon cœur.

J’avais cessé de promettre qu’il appellerait.

Monique s’est levée pour chercher les assiettes. Dans la cuisine, je l’ai entendue se moucher.

Nous n’avons pas effacé son absence. Il y a encore des colères au coucher et des fins de mois où je calcule tout. Mais j’ai obtenu davantage d’heures à la boulangerie. Maintenant, c’est moi qui remplis parfois le réfrigérateur de Monique.

Dimanche dernier, Louis nous a dessinées devant notre immeuble, toutes les deux à côté de lui. Il a ajouté un chien immense que nous n’aurons probablement jamais.

— Là, c’est nous, a-t-il expliqué.

Monique a accroché le dessin sur son frigo. À côté, il reste une vieille photo de Julien enfant. Je ne lui ai jamais demandé de l’enlever.

Peut-on continuer d’aimer son fils tout en refusant de le défendre ? Moi, j’ai vu Monique le faire, et je sais ce que ça lui coûte.