J’ai quitté mon travail pour m’occuper de nos enfants. Le dimanche où ma mère m’a traité d’homme entretenu, j’ai enfin dit pourquoi.

Ma mère a posé deux billets de cinquante euros à côté de mon assiette, devant mes enfants.

— Tiens, Luc. Pour que tu aies un peu d’argent à toi. Ça doit être pénible de toujours demander à ta femme.

Claire a reposé sa fourchette. Notre fille a regardé les billets, puis mon visage. Moi, j’ai senti cette chaleur monter dans mon cou, celle qui précède les mots qu’on regrette.

— Reprends ton argent, maman.

— Ne te vexe pas pour rien. J’essaie de t’aider.

Nous étions chez elle, un dimanche de novembre. Le poulet refroidissait. J’avais quitté mon travail depuis quatre mois, et ma mère venait de mettre à voix haute ce qu’elle pensait depuis le début : j’étais devenu un homme entretenu.

Avant, je travaillais dans un entrepôt près de Tours. Dix-sept ans à gérer les livraisons, les absences, les changements de planning. Officiellement, je terminais à dix-sept heures. En réalité, mon téléphone vibrait encore pendant le dîner.

Claire, ingénieure dans une entreprise de matériel médical, gagnait presque deux fois mon salaire. Elle aimait son métier et venait d’obtenir une promotion. Moi, je comptais les dimanches soir avec une boule au ventre.

Nous avions deux enfants qui allaient mal, chacun à sa manière.

Louise, neuf ans, cachait ses cahiers au fond de son cartable. Un soir, j’avais découvert trois dictées non signées. Elle avait écrit mon prénom à ma place, maladroitement.

— Je voulais pas que tu cries encore.

Je n’avais pas crié ce soir-là. Mais les autres soirs ? Si. Pour une consigne oubliée, un verre renversé pendant les devoirs. Pour des choses d’enfant, en fait.

Antoine, six ans, se plaignait du ventre chaque matin. Sa maîtresse nous avait demandé un rendez-vous. Il s’endormait parfois sur sa table après la cantine et pleurait dès qu’il fallait recommencer un exercice.

Nous partions tôt, nous rentrions tard. Entre l’accueil périscolaire, les courses et les lessives, les devoirs commençaient souvent à dix-neuf heures, avec deux adultes épuisés qui regardaient l’heure.

Un jeudi, j’ai oublié Antoine au centre de loisirs.

Enfin, oublié… J’étais persuadé que Claire allait le chercher. Elle était persuadée du contraire. Quand l’animatrice a appelé, il était dix-huit heures cinquante-cinq. J’entendais mon fils pleurer derrière elle.

Le soir, nous avons ouvert nos comptes sur la table de la cuisine.

Avec le salaire de Claire, nous pouvions payer le crédit de la maison, les charges et les courses. En supprimant une partie du périscolaire et les frais liés à mes trajets, ça passait. Juste. Plus de vacances en location, moins de sorties, et notre épargne resterait réservée aux vraies urgences.

— On peut essayer un an, a dit Claire.

— Et si je retrouve rien après ?

— On fera le point avant. Mais là, on ne peut pas continuer comme ça.

Mon employeur a refusé la rupture conventionnelle. J’ai démissionné en sachant que je n’aurais pas droit immédiatement au chômage. Après mon préavis, j’ai rendu mon badge avec les mains moites.

J’avais peur. Je n’en ai parlé à personne.

Ma mère, elle, a surtout demandé :

— Et Claire est d’accord pour payer pour toi ?

J’ai répondu que nous avions décidé ensemble. Elle a pincé les lèvres.

Pendant les semaines suivantes, elle appelait vers dix heures.

— Je ne te réveille pas, au moins ?

À cette heure-là, les enfants étaient à l’école, les draps tournaient et j’avais parfois déjà passé une heure à chercher un rendez-vous chez l’orthophoniste. Pourtant, je me justifiais. Chaque fois.

Tout n’est pas devenu facile. Il y a eu des fins de mois serrées, une réparation de voiture reportée, des disputes avec Claire parce que je lui racontais les problèmes de la journée dès qu’elle franchissait la porte.

Mais Louise a cessé de cacher ses cahiers. Nous avons repris la lecture dix minutes après le goûter, sans chronomètre ni soupirs. Pour Antoine, nous avons trouvé une heure de coucher qui lui convenait mieux. Ses maux de ventre sont devenus rares.

Moi aussi, je dormais davantage.

Puis il y a eu ce déjeuner et les billets à côté de mon assiette.

— Un père doit quand même montrer l’exemple, a ajouté ma mère.

Claire a ouvert la bouche. Je lui ai touché le poignet.

— Quel exemple je leur donnais quand je hurlais pour une gomme perdue ?

— Ne mélange pas tout.

— Je mélange rien. Je te demande.

Ma voix tremblait. Louise avait arrêté de manger.

J’ai demandé aux enfants d’aller choisir un jeu dans le salon. Quand la porte s’est refermée, j’ai repoussé les billets vers ma mère.

— Je vomissais avant de partir travailler. Deux ou trois matins par semaine. Je restais sur le parking pour que ça passe avant d’entrer.

Elle n’a plus bougé.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Parce que je savais ce que tu me répondrais. Que papa avait tenu quarante ans à l’usine, lui.

Elle a baissé les yeux. J’ai regretté cette phrase, sans pouvoir la retirer.

— Ton père n’avait pas le choix, a-t-elle murmuré.

— Justement. Nous, on l’a. Pas pour toujours, peut-être. Mais maintenant, oui.

Claire a pris ma main sous la table.

— Je ne porte pas tout, Martine. Quand je rentre, les enfants ont mangé, leurs affaires sont prêtes. Je peux m’asseoir avec eux. Avant, on courait jusqu’au coucher.

Ma mère a froissé sa serviette.

— J’ai peur que tu dépendes d’elle. Moi, je n’avais même pas de compte à mon nom au début de mon mariage.

Pour la première fois, j’ai entendu la peur derrière ses reproches.

Nous avons parlé de notre compte commun, de l’épargne qui restait aussi à mon nom, de ma reprise de travail envisagée. Elle a posé des questions moins agressives. Puis Louise est revenue chercher un crayon.

— Papa, tu pourras réviser avec moi après ? J’ai presque tout compris cette fois.

Ma mère l’a regardée repartir.

Avant notre départ, elle a rangé ses billets.

— Je trouve quand même risqué de quitter un CDI.

— Moi aussi, maman.

Elle m’a tendu une boîte avec les restes du poulet.

— Bon. Mercredi, si tu as besoin, je peux garder les petits pendant tes rendez-vous.

Ce n’était pas une approbation entière. Mais elle ne m’a plus demandé quand j’allais enfin me rendre utile.

Je ne sais pas encore quel travail je ferai l’an prochain. Je sais seulement que mes enfants ne baissent plus les yeux quand j’ouvre leurs cahiers.

Est-ce que je les soutenais vraiment mieux quand je rapportais un salaire, mais que je n’avais plus la force de les écouter ?