« Tu restes à la maison, de quoi tu es fatiguée ? » : j’ai laissé mon mari seul avec notre bébé, mais le plus dur a été ce qui a suivi

— Tu restes à la maison toute la journée, Claire. De quoi tu es fatiguée, exactement ?

J’avais Louise dans les bras et du lait régurgité jusque dans le soutien-gorge. Devant moi, les pâtes refroidissaient dans la casserole. Julien venait de pousser une pile de linge pour poser son téléphone sur la table.

— Et tu pourrais arrêter de me parler comme ça. Depuis quelque temps, tu es toujours nerveuse.

J’ai regardé ses mains. Vides. Puis les miennes, occupées à retenir notre fille de cinq mois qui se cambrait en hurlant.

— Prends-la.

— Attends, je viens de rentrer.

C’est cette phrase qui m’a fait pleurer. Pas fort. Les larmes coulaient toutes seules pendant que je berçais Louise devant le réfrigérateur.

Avant sa naissance, j’étais secrétaire dans un cabinet dentaire. J’aimais mes collègues, mon salaire, les conversations qui ne tournaient pas autour des selles et des siestes. Nous avions décidé que je prendrais quelques mois de congé parental après mon congé maternité.

« Financièrement, ça va être serré, mais on s’organisera. »

On. Un tout petit mot auquel j’avais cru.

Julien travaillait dans un magasin de matériaux. Il rentrait avec le dos en compote, je le savais. Alors, au début, je lui laissais les nuits. Puis les soirées avant les grosses journées. Puis les grasses matinées du dimanche.

Sans qu’on en parle vraiment, son sommeil était devenu nécessaire et le mien facultatif.

Louise prenait le biberon, mais je me levais presque toujours. Je connaissais l’heure du dernier repas, le nombre de couches restantes, les rendez-vous, les vêtements trop petits. Lui demandait :

— Tu veux que je fasse quoi ?

Et moi, je devais encore trouver l’énergie de répondre.

Le jeudi de la dispute, j’avais passé vingt minutes à attendre au téléphone pour une question d’indemnisation, avec Louise contre mon épaule. J’avais mangé deux tartines debout. À seize heures, j’avais découvert que je n’avais toujours pas changé le bas de mon pyjama.

Alors oui, j’avais répondu sèchement quand Julien m’avait demandé pourquoi il n’avait plus de chaussettes propres.

Ce soir-là, il a fini par prendre Louise. Dix minutes. Le temps que je mange froid dans la cuisine.

Le lendemain, je lui ai annoncé que je sortirais samedi, de neuf heures à quatorze heures.

— Avec qui ?

— Avec personne.

Il a levé les yeux de son café.

— Tu me laisses Louise cinq heures ?

— Je te laisse notre fille. Tu es son père.

— D’accord, pas la peine de le prendre comme ça.

J’ai failli annuler. Pas parce que je le croyais incapable. Parce que je voyais déjà tout ce que je préparais habituellement avant de m’absenter : les vêtements, les doses de lait, les bavoirs, le déroulé précis de la matinée.

Cette fois, je lui ai seulement montré où étaient les affaires. Nous avons revu les quantités habituelles et les consignes de préparation du lait. J’ai laissé le carnet de santé à sa place et gardé mon téléphone allumé pour une urgence.

Je ne voulais pas piéger Julien. Je voulais arrêter de travailler même quand je n’étais pas là.

Samedi, à neuf heures dix, je suis descendue dans la rue avec une sensation affreuse. J’avais l’impression d’abandonner mon poste.

Mon poste. Voilà où j’en étais.

Dans une brasserie près de la place, j’ai commandé un café et une tartine. Quand la serveuse m’a demandé si j’attendais quelqu’un, j’ai répondu non avec la gorge serrée.

À neuf heures quarante, premier message.

« Elle a bu combien ce matin ? »

C’était noté sur le petit carnet posé près des biberons. Je lui ai répondu de regarder dedans.

Puis : « Elle pleure alors qu’elle a mangé. »

J’ai commencé à taper une liste. La couche. Le rot. La fatigue. Les bras.

J’ai tout effacé.

« Essaie de voir ce dont elle a besoin. Appelle-moi si tu es inquiet pour sa santé. »

Ensuite, j’ai posé le téléphone face contre la table. Franchement, j’ai pas savouré mon café. J’ai passé vingt minutes à résister à l’envie de rentrer.

Vers midi, Julien a appelé.

— Je comprends pas, elle s’endort sur moi et se réveille dès que je la pose.

Derrière lui, Louise pleurait. J’ai reconnu ce petit cri épuisé.

— Oui, ça lui arrive souvent.

Il est resté silencieux.

— Mais comment tu fais pour manger ?

J’ai fermé les yeux.

— Tu te souviens de mes tartines ?

Il n’a pas ri.

Je suis rentrée à quatorze heures. Julien était assis sur le canapé, Louise endormie contre lui. Un biberon vide traînait près de son pied. Il portait un tee-shirt taché et n’avait pas déjeuné.

— Ne fais pas de bruit, a-t-il murmuré.

J’ai retiré mes chaussures.

— Ça a été ?

Ses yeux se sont remplis de larmes, ce qui m’a complètement désarmée.

— J’ai voulu lancer une lessive. J’ai même pas réussi.

Une partie de moi voulait dire : « Tu vois. » Une autre avait envie de lui prendre Louise et de ranger.

Je n’ai fait ni l’un ni l’autre.

Le soir, il s’est excusé. Il a dit qu’il n’avait pas compris.

— Je te voyais à la maison. Je pensais que tu pouvais souffler entre deux trucs.

— Parfois, je peux. Mais je ne sais jamais quand. Et même quand elle dort, je pense à ce qu’il faut faire après.

Il m’a promis de « m’aider davantage ».

— Non, Julien. Je ne veux plus être responsable de tout et te distribuer des missions.

Cette conversation a été moins tendre. Il a parlé de ses horaires. J’ai parlé de mon retour au travail, du manque de sommeil, de ma peur de devenir quelqu’un que je ne reconnaissais plus.

Nous avons sorti un cahier. Pas pour compter les points. Pour que rien ne repose seulement dans ma tête.

Il a pris en charge les courses, les stocks de couches et les rendez-vous pédiatriques. Nous avons partagé les nuits selon ses horaires, en protégeant aussi mon sommeil. Le dimanche matin, il sort désormais avec Louise, même quand il pleut.

Tout n’est pas réglé. Il oublie parfois. Je reprends parfois les choses trop vite. Mais quand Louise pleure, il ne me regarde plus automatiquement.

Je ne regrette pas ces cinq heures dehors. Je regrette d’avoir attendu d’être à bout pour les prendre.

Faut-il vraiment laisser un père seul avec son enfant pour que la fatigue d’une mère devienne crédible ?