À 57 ans, j’allais me remarier… jusqu’à ce que ma fille demande à mon fiancé ce qu’il comptait faire de mon appartement

— Demande-lui combien il doit, maman. Avant de choisir les alliances, demande-lui.

Ma fille venait de poser sa fourchette. En face d’elle, Alain fixait son assiette. J’avais encore la bouteille de vin dans la main. Personne ne tendait son verre.

— Lucie, ça suffit.

— Non. Demande-lui pourquoi il reçoit des courriers chez toi alors qu’il n’habite même pas ici.

Alain a fermé les yeux. Ce petit geste m’a fait plus peur que tout le reste.

J’avais cinquante-sept ans. Mon mari, Philippe, était mort six ans auparavant, un mardi matin, entre son café et son départ au travail. Pendant longtemps, je n’avais plus supporté le bruit d’une cuillère contre une tasse.

Mon appartement, à Tours, était devenu mon refuge. Quatre pièces au troisième étage, un balcon étroit, une cuisine qu’on devait refaire « l’année prochaine ». Philippe n’avait jamais vu la nouvelle cuisine.

L’assurance avait soldé le crédit après sa mort. Avec ma retraite d’aide-soignante hospitalière, je vivais sans folie, mais sans demander d’aide. Je comptais mes dépenses. Je pouvais offrir un restaurant à Lucie et mettre un peu de côté.

Puis j’avais rencontré Alain dans une association de marche.

Il avait soixante-deux ans, des mains abîmées par son ancien métier de menuisier et une façon de m’écouter qui me donnait envie de continuer à parler. Il ne changeait pas de sujet quand je prononçais le prénom de Philippe.

Un soir, il avait réparé le volet du salon. Après, nous avions mangé des œufs au plat debout dans la cuisine. J’avais ri. Vraiment ri. Ça m’avait presque gênée.

Au bout de onze mois, il m’avait demandé en mariage pendant une promenade au bord de la Loire.

J’avais dit oui avant de réfléchir.

Lucie, elle, n’avait pas souri.

— Vous pourriez déjà apprendre à vous connaître davantage.

— À mon âge, je dois attendre combien de temps pour avoir le droit d’être heureuse ?

Elle avait encaissé sans répondre. Ensuite, chacune de nos conversations était devenue pénible. Elle me demandait s’il payait les courses, pourquoi il avait quitté son logement précédent, ce que je savais de son divorce.

Je n’entendais plus une inquiétude. J’entendais une autorisation qu’elle refusait de me donner.

Alors, ce dimanche-là, je les avais réunis pour qu’on parle calmement du mariage.

Quelle bonne idée, franchement.

Après la remarque de Lucie, j’ai posé la bouteille.

— Alain ? Il y a quelque chose que je dois savoir ?

Il s’est frotté le visage.

— J’attendais le bon moment.

Lucie a repoussé sa chaise. Je lui ai demandé de nous laisser seuls. Elle a protesté, puis elle est partie en oubliant son écharpe.

Alain devait cinquante-huit mille euros.

Il me l’a annoncé par morceaux. La fermeture de son atelier. Des cotisations restées impayées. Deux crédits à la consommation pour tenir. Puis un autre pour rembourser les premiers.

— Tu m’avais dit que tout était réglé.

— Je voulais dire que l’activité était terminée.

J’ai regardé la bague à mon doigt. Cette réponse minable, cette manière de déplacer les mots… je ne reconnaissais plus l’homme assis devant moi.

— Et ton appartement ?

Il baissait la tête.

Il avait quitté sa location après plusieurs retards de loyer. Depuis trois mois, il dormait chez son frère quand il ne dormait pas chez moi.

Je croyais qu’il aidait son frère après une opération.

Ce n’était pas entièrement faux. C’était bien ça, le pire : ses mensonges contenaient juste assez de vérité pour tenir debout.

— Je ne t’ai jamais demandé d’argent, Marianne.

C’était vrai. Il apportait des fleurs, réglait parfois les courses. Il avait monté mes étagères et accompagné ma mère à une consultation quand je ne pouvais pas.

Est-ce que tous ces gestes devenaient faux parce qu’il était endetté ? Je n’arrivais pas à le croire.

Je lui ai demandé de rentrer chez son frère.

Cette nuit-là, j’ai dormi avec la télévision allumée. À trois heures, j’ai failli lui envoyer un message. Il me manquait déjà, et j’avais honte qu’il me manque.

Le lendemain, Lucie est revenue avec son double des clés.

— Comment tu as su ?

Elle a sorti de son sac un courrier ouvert, adressé à Alain.

— Il était dans la pile, près du téléphone. J’ai vu le nom de l’organisme et…

— Tu as ouvert son courrier ?

Elle a rougi.

— Oui.

Je lui ai dit qu’elle n’avait pas à fouiller chez moi. Elle s’est mise à pleurer.

— Je sais. Mais dès que je parle de lui, tu me regardes comme si je voulais te garder toute seule pour toujours.

Je n’ai pas trouvé quoi répondre. C’était exactement ce que je pensais.

Nous avons fini assises sur le carrelage de la cuisine, le dos contre les placards. Elle m’a avoué qu’elle avait peur de me voir vendre l’appartement pour lui. Moi, je lui ai dit que je ne supportais plus d’être seulement une veuve dont on prenait des nouvelles.

Pour la première fois depuis des semaines, nous nous sommes écoutées.

J’ai ensuite pris rendez-vous chez une notaire. Seule.

Elle m’a expliqué les régimes matrimoniaux, les engagements à ne pas signer sans conseil, les risques d’une caution. Elle m’a demandé quels documents Alain m’avait montrés.

Aucun.

En sortant, je lui ai proposé de revenir avec moi, muni de tous ses justificatifs. Le mariage attendrait. Je ne prendrais aucun crédit et je ne vendrais pas mon appartement pour payer ses dettes.

Au téléphone, il a d’abord dit qu’il comprenait.

Puis sa voix a changé.

— Donc on va vivre chacun chez soi pendant que je m’enfonce ?

— On peut chercher des solutions. Mais je ne peux pas être la solution.

Il a soufflé, longtemps.

— Avec ce que vaut ton appartement, on pourrait repartir ailleurs. Plus petit. Tu n’as pas besoin de trois chambres.

J’ai serré le téléphone si fort que j’en avais mal aux doigts.

Il y avait donc pensé. Peut-être bien avant sa demande.

Je n’ai pas crié. Je lui ai demandé de venir chercher ses affaires samedi, quand Lucie serait là.

Il m’écrit encore parfois. Il dit qu’il m’aime, qu’il a paniqué. Je le crois peut-être. Ça ne change plus ma décision.

La bague est dans son écrin, près de l’entrée. Je ne porte plus rien à cette main-là.

Je voudrais encore aimer quelqu’un sans avoir peur. Mais est-ce vraiment manquer d’amour que de refuser de tout risquer pour le garder ?