Pendant que ma fille mourait à l’hôpital, ma mère me réclamait encore de l’argent
— Si tu ne me fais pas le virement ce soir, Camille, je ne sais pas ce que je vais devenir.
J’étais assise par terre dans les toilettes du service d’hématologie pédiatrique, le téléphone coincé entre mon oreille et mon épaule. Derrière la porte, une pompe à perfusion sonnait. Ma fille Léa venait de vomir sa soupe et attendait que je revienne lui tenir la main.
— Maman, Léa est en train de faire une complication. Les médecins parlent de la transférer en réanimation.
Il y a eu un silence. Très court.
— Oui, je sais que c’est difficile, mais moi aussi j’ai mes problèmes. Mon loyer est passé. Il me manque trois cents euros.
Je me souviens d’avoir regardé mes baskets tachées de désinfectant. Trois cents euros, c’était presque tout ce qu’il me restait jusqu’à la fin du mois.
Léa avait neuf ans. Six mois plus tôt, elle se plaignait d’être fatiguée. Je pensais que c’était l’école, l’hiver, peut-être une petite carence. Puis les bleus étaient apparus sur ses jambes. Le médecin nous avait envoyées faire une prise de sang. Le soir même, le CHU avait appelé.
Une leucémie aiguë.
À partir de là, notre vie s’était réduite à des couloirs blancs, des bilans sanguins et des plateaux-repas à peine touchés. J’avais demandé un congé de présence parentale. Entre les démarches auprès de la caisse d’allocations, les justificatifs perdus, le crédit de l’appartement et les déplacements, je comptais chaque euro.
Le père de Léa, Julien, faisait ce qu’il pouvait. Nous étions séparés depuis trois ans. Il venait après son travail, apportait des vêtements propres et payait une partie des factures. Mais lui aussi était à bout. On se disputait parfois pour des choses idiotes, juste parce qu’on avait peur.
Ma mère, Monique, habitait à quarante minutes. Au début, elle avait promis d’être là.
— Tu peux compter sur moi, ma chérie. La famille, c’est sacré.
Elle était venue deux fois. La première, elle s’était plainte du prix du parking. La seconde, elle avait demandé à Léa si elle comptait bientôt rentrer, parce que « les hôpitaux, ça donne le cafard ».
Après ça, elle avait toujours une excuse. Son dos. Sa voiture. Son voisin qui faisait du bruit. En revanche, elle trouvait toujours le temps de m’appeler lorsqu’elle avait besoin d’argent.
Cinquante euros pour l’électricité. Cent vingt pour une réparation. Deux cents parce que sa pension ne suffisait plus. Je payais souvent, même quand je ne pouvais pas. Elle m’avait élevée seule et me le rappelait depuis toujours.
— J’ai sacrifié ma jeunesse pour toi.
Cette phrase me faisait redevenir une petite fille en une seconde.
Ce soir-là, dans les toilettes de l’hôpital, quelque chose s’est fissuré.
— Je ne peux pas te donner trois cents euros.
— Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ?
— Léa est peut-être en train de mourir !
Ma voix avait claqué. Une infirmière s’était arrêtée devant la porte.
Ma mère avait soupiré.
— Tu exagères toujours. Les médecins dramatisent pour se protéger. Et puis tu n’es pas la seule à souffrir.
J’ai raccroché. Mes mains tremblaient tellement que j’ai fait tomber mon téléphone.
Quand je suis revenue dans la chambre, Léa avait les yeux mi-clos. Elle a tendu ses doigts vers moi.
— Mamie vient demain ?
J’ai menti.
— Peut-être, mon cœur. Elle essaie de s’organiser.
Léa a hoché la tête sans répondre. Elle avait compris. Les enfants comprennent tout, même quand on croit les protéger.
Les semaines suivantes ont été terribles. La chimiothérapie ne fonctionnait plus comme prévu. Une infection s’est installée. Léa avait de la fièvre, des douleurs dans la bouche, et elle ne supportait plus que je m’éloigne du lit.
Ma mère, elle, continuait ses messages.
« Tu pourrais au moins répondre. »
« J’ai dû annuler mon rendez-vous chez le coiffeur à cause de toi. »
« Une fille normale aiderait sa mère. »
Puis elle a appelé Julien. Elle lui a expliqué que je devenais instable et que je gardais « tout l’argent pour moi ». Il m’a montré les messages, gêné.
— Je ne la crois pas, Camille. Mais elle m’a demandé de lui avancer cinq cents euros.
J’ai senti la honte me brûler le visage. Même là, même dans cette situation, elle réussissait à entrer partout.
Je l’ai appelée depuis le couloir.
— Ne contacte plus Julien.
— Ah, donc vous parlez de moi dans mon dos maintenant ?
— Non. Tu lui réclames de l’argent pendant que notre fille est hospitalisée.
— Notre fille ? Tu vois, tu m’exclus déjà. Léa est aussi ma petite-fille.
— Alors viens la voir.
Elle n’a rien dit.
— Viens, maman. Elle te demande. Elle a peur.
— Tu sais bien que je ne supporte pas les hôpitaux.
Cette réponse m’a achevée plus sûrement qu’une insulte.
Trois jours plus tard, les médecins nous ont conduits dans une petite salle. Il y avait une boîte de mouchoirs sur la table. Je l’ai vue avant même qu’ils parlent.
Ils nous ont expliqué que les traitements ne contrôlaient plus la maladie. Qu’il fallait penser au confort de Léa. Julien a baissé la tête. Moi, je fixais le médecin en attendant qu’il retire ses mots, qu’il dise qu’il s’était trompé de dossier.
Personne ne l’a fait.
J’ai prévenu ma mère par message : « Il reste peut-être quelques jours. Si tu veux voir Léa, viens maintenant. »
Elle a répondu deux heures plus tard : « Je viendrai si tu peux payer l’essence et le parking. »
Je suis restée immobile devant l’écran. Puis j’ai éclaté de rire. Un rire sec, affreux, qui s’est transformé en sanglots.
Julien a pris le téléphone et l’a posé loin de moi.
— Ne lui réponds plus.
Ma mère n’est pas venue.
Léa est morte un mardi matin, juste avant huit heures. J’étais allongée à côté d’elle, trop serrée dans le petit lit. Julien lui caressait les cheveux. Elle respirait doucement, avec de longues pauses.
Sa dernière phrase a été presque inaudible.
— Vous restez avec moi ?
— Oui, mon cœur. On reste.
Quand elle a cessé de respirer, j’ai continué à lui frotter le bras. Je savais qu’elle était partie, mais mon corps refusait de s’arrêter.
Ma mère a appelé le soir même.
Je pensais, naïvement, qu’elle voulait me demander pardon.
— Camille, pour les obsèques, tu pourrais dire que je me suis beaucoup occupée d’elle. Les gens vont poser des questions.
Je n’ai rien répondu.
— Et j’aurais besoin que tu m’avances l’argent pour une tenue noire. Je n’ai rien de convenable.
Cette fois, je n’ai pas crié. J’étais étrangement calme.
— Tu ne viendras pas aux obsèques.
— Pardon ? Je suis sa grand-mère !
— Non. Tu as eu toutes les occasions d’être sa grand-mère.
Elle s’est mise à pleurer, puis à m’insulter. Elle a parlé de tout ce qu’elle avait fait pour moi, de mon ingratitude, de sa solitude. Avant, j’aurais cédé. J’aurais fini par m’excuser.
Mais j’ai raccroché. J’ai bloqué son numéro, ses comptes et son adresse électronique. J’ai aussi prévenu mes proches que je ne voulais plus recevoir ses messages par leur intermédiaire.
Cela fait onze mois. Elle raconte que je l’ai abandonnée après lui avoir interdit de dire adieu à sa petite-fille. Certains membres de la famille me jugent. Ils ne savent pas tout, ou ne veulent pas savoir.
Je porte encore la culpabilité. Pas celle d’avoir coupé les ponts. Celle d’avoir consacré tant d’énergie à calmer ma mère alors que Léa avait besoin de chaque morceau de moi.
Je me demande parfois si protéger sa paix fait de nous une mauvaise fille. Et vous, auriez-vous pardonné à ma mère après ce qu’elle avait fait ?