« Vos deux bébés doivent être opérés » : le jour où la naissance de mes jumeaux a fait basculer notre famille
— Madame, ne le prenez pas dans vos bras tout de suite. Il faut qu’on l’emmène.
La sage-femme tenait mon fils à quelques centimètres de moi. J’apercevais sa bouche entrouverte, sa peau étrangement bleutée et ses petits poings crispés. Derrière elle, une autre soignante venait de poser son frère dans un berceau chauffant. Personne ne souriait.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils ont ?
Julien s’était levé si vite que sa chaise était tombée. Il répétait la même question, mais on nous répondait seulement qu’un pédiatre arrivait. Deux heures plus tôt, nous plaisantions encore sur la couleur de leurs cheveux. Puis Louis et Gabriel sont partis en réanimation néonatale sans que j’aie pu embrasser leur front.
Le cardiopédiatre est venu nous parler en fin de journée. Louis avait une malformation qui empêchait son sang de s’oxygéner correctement. Gabriel souffrait d’un rétrécissement grave de l’aorte. Deux cardiopathies différentes. Deux interventions nécessaires. Rapidement.
Je regardais les lèvres du médecin bouger sans comprendre tous les mots. Julien, lui, posait des questions précises sur les risques, les délais, le transfert vers le service de chirurgie cardiaque. Moi, je ne pensais qu’à mon verre de vin bu avant de savoir que j’étais enceinte, à cette fièvre au quatrième mois, aux journées où j’avais continué à travailler malgré les contractions.
— C’est ma faute, ai-je murmuré.
Le médecin a secoué la tête.
— Non, madame. Vous n’avez rien provoqué.
Je ne l’ai pas cru.
Ma mère, Monique, est arrivée le lendemain avec un sac de vêtements en taille naissance et une boîte de madeleines. Elle a pleuré devant les couveuses, puis elle m’a demandé si j’avais bien pris tous mes compléments pendant la grossesse.
— Oui, maman.
— Tous les jours ? Parce que tu oublies facilement les médicaments.
Julien a serré la mâchoire. Je lui ai lancé un regard pour qu’il se taise. Je n’avais pas la force d’affronter ma mère en plus du reste.
Nous sommes rentrés chez nous sans nos enfants. Les deux berceaux étaient prêts dans notre chambre. Sur la table, il restait deux petits bonnets que j’avais pliés la veille de l’accouchement. Julien les a rangés dans un tiroir, puis il s’est enfermé dans la salle de bains.
Je l’ai entendu pleurer derrière la porte.
Les semaines suivantes ont été une succession de couloirs blancs, de cafés tièdes et de sonneries qui me faisaient sursauter. Nous prenions le premier train certains matins pour rejoindre le centre hospitalier. Julien utilisait ses jours de congé, puis ses RTT. Moi, j’étais en congé maternité, mais ce mot me paraissait presque insultant. Je n’avais rien d’une mère comme je l’avais imaginé. Je tirais mon lait dans une petite pièce, face à une affiche défraîchie, pendant que d’autres femmes berçaient leur bébé.
L’infirmière Élodie m’a un jour trouvée assise par terre, la tête contre le mur.
— Vous avez mangé ?
— Je n’ai pas faim.
— Ce n’est pas ce que je vous demande.
Elle m’a apporté une compote et deux biscuits. Elle n’a pas essayé de me rassurer avec de grandes phrases. Elle s’est juste assise près de moi pendant cinq minutes. Ce geste m’a tenue debout plus que je ne saurais l’expliquer.
Louis a été opéré le premier. Quand les portes du bloc se sont refermées, mes jambes ont lâché. Julien m’a retenue, mais je l’ai repoussé.
— Laisse-moi.
— J’essaie de t’aider, Camille.
— Alors fais quelque chose !
Il m’a regardée comme si je venais de le gifler.
— Tu crois que je ne voudrais pas ? Tu crois que ça ne me détruit pas aussi ?
Nous avons attendu six heures sans presque nous parler. L’intervention s’est bien déroulée, mais Louis est revenu entouré de tuyaux. Son thorax était couvert d’un pansement. Je n’ai pas reconnu mon bébé. J’ai eu peur de le toucher et, pendant longtemps, je m’en suis voulu pour ça aussi.
Ma mère continuait à appeler plusieurs fois par jour.
— Tu devrais être davantage près de Gabriel.
— Je suis avec Louis, maman. Il vient d’être opéré.
— Justement, Gabriel doit sentir que tu le délaisses.
Quoi que je fasse, l’un de mes fils semblait abandonné. Quand je restais auprès de Gabriel, je trahissais Louis. Quand je dormais trois heures à la maison, je les trahissais tous les deux.
Les finances ont commencé à nous étouffer. Les billets de train, les repas pris sur le pouce, le stationnement, la baisse de salaire de Julien… La mutuelle remboursait certains frais, pas tout. Un soir, il a étalé les relevés bancaires sur la table.
— On ne peut plus continuer comme ça.
J’ai entendu autre chose. J’ai cru qu’il parlait de nos enfants.
— Tu veux qu’on fasse quoi ? Qu’on arrête de venir ?
— Je parle d’argent, Camille !
— Moi, je parle de tes fils !
Il a frappé la table du plat de la main. Puis il a reculé, horrifié par son propre geste. Nous avons dormi chacun d’un côté du lit, séparés par un silence immense.
Le lendemain, Élodie nous a orientés vers l’assistante sociale du service. Elle nous a aidés à demander une allocation, un soutien pour les déplacements et un aménagement du temps de travail de Julien. J’ai compris ce jour-là que demander de l’aide n’était pas échouer. C’était peut-être la seule façon de tenir.
L’opération de Gabriel a eu lieu trois semaines plus tard. Juste avant, ma mère m’a reproché de ne pas avoir demandé un deuxième avis.
Quelque chose s’est cassé en moi.
— Ça suffit, maman.
— Je veux seulement protéger mes petits-fils.
— Non. Tu cherches une coupable. Et comme tu ne peux pas accuser les médecins ni le hasard, tu m’accuses, moi.
Elle est devenue toute pâle.
— Je suis ta mère.
— Alors comporte-toi comme telle. Si tu ne peux pas me soutenir, ne viens plus ici.
Elle est partie sans m’embrasser. J’ai pleuré dans les bras de Julien, pour la première fois depuis des semaines. Il ne m’a pas dit que tout irait bien. Il a simplement posé sa joue contre mes cheveux.
— Je suis là, a-t-il soufflé. Même quand je suis nul, même quand j’ai peur, je suis là.
Gabriel a fait une complication après l’intervention. Son rythme cardiaque s’est emballé et une équipe entière a entouré son lit. On nous a fait sortir. Dans le couloir, Julien et moi nous sommes agrippés l’un à l’autre comme deux personnes emportées par le même courant.
Gabriel s’est stabilisé dans la nuit.
Le retour à la maison n’a pas été le soulagement simple que j’attendais. Nous vérifiions leur respiration toutes les dix minutes. Au moindre bruit, Julien allumait la lampe. Je faisais des cauchemars où les alarmes du service résonnaient dans notre chambre. Les cicatrices sur leurs petits torses me serraient le cœur à chaque bain.
Peu à peu, pourtant, la vie a repris une place. Louis a souri le premier. Gabriel s’est mis à agripper le doigt de son père avec une force incroyable. Ma mère a fini par revenir. Elle n’a pas présenté de belles excuses. Elle a juste posé un plat de gratin sur la table et murmuré :
— J’ai eu peur, moi aussi. J’ai mal fait.
Je ne lui ai pas pardonné immédiatement. Mais je l’ai laissée tenir Louis pendant que je donnais le biberon à Gabriel.
Julien et moi avons encore des disputes. Certaines blessures ne disparaissent pas dès que les enfants rentrent à la maison. Nous avons appris à dire « j’ai peur » avant de dire « c’est ta faute ». Ce n’est pas parfait. C’est notre manière de survivre.
Je me demande souvent combien de familles traversent ces couloirs en silence, persuadées qu’elles doivent rester fortes à chaque seconde. Et vous, auriez-vous pu pardonner à ma mère, ou certaines paroles dépassent-elles une limite qu’on ne peut plus oublier ?