Notre fils est mort chez notre voisin… et son cœur bat aujourd’hui dans la poitrine d’une petite fille
— Madame Lemaire, votre fils est tombé du troisième étage. Le SAMU l’emmène au CHU. Il faut venir tout de suite.
Je suis restée debout au milieu de la pharmacie, mon téléphone contre l’oreille, avec un paquet de compresses dans une main. Autour de moi, les gens continuaient à faire la queue. Une dame cherchait sa carte Vitale. Quelqu’un toussait. Moi, je venais d’entendre une phrase qui avait coupé ma vie en deux.
Notre fils Arthur avait six ans.
Ce mercredi-là, la personne qui devait le garder s’était désistée au dernier moment. Je ne pouvais pas manquer une nouvelle journée à l’Ehpad, et Julien, mon mari, travaillait sur un chantier à vingt kilomètres de Rennes. Philippe, notre voisin, avait proposé de prendre Arthur jusqu’à midi.
Nous le connaissions depuis sept ans. Il venait à nos barbecues. Il avait même aidé Arthur à apprendre à faire du vélo.
Quand je suis arrivée devant l’immeuble, Philippe était assis sur le trottoir. Il tremblait tellement qu’un policier tenait son verre d’eau.
— Je suis allé aux toilettes deux minutes, répétait-il. Deux minutes… Il a déplacé une chaise sur le balcon pour récupérer son avion en papier. Je n’ai pas entendu la baie vitrée.
Je l’ai giflé.
Je ne suis pas fière de ça. Mais sur le moment, j’aurais pu le frapper encore. J’aurais pu lui hurler jusqu’à ne plus avoir de voix.
À l’hôpital, Arthur était entouré de machines. Son visage semblait presque intact, à part une marque violette près de la tempe. Je lui ai pris la main. Elle était chaude.
— Il va se réveiller, a dit Julien.
Le médecin a baissé les yeux.
— Les lésions cérébrales sont très graves.
— Vous ne savez pas, a répondu Julien. Vous avez dit “graves”, pas “irréversibles”.
Pendant trente-six heures, il s’est accroché à chaque chiffre sur les écrans. Il demandait les résultats, contestait les mots, cherchait sur son téléphone des histoires d’enfants sortis du coma. Moi, je regardais les baskets d’Arthur posées dans un sac sous la chaise. Il y avait encore du sable dans les semelles.
Le lendemain soir, deux médecins nous ont annoncé la mort cérébrale.
Julien s’est levé d’un coup.
— Non. Son cœur bat.
— Les machines maintiennent ses organes, a expliqué doucement la médecin. Mais Arthur est mort.
Mon mari a poussé la chaise contre le mur et il est sorti. Je suis restée là, incapable de pleurer. J’avais l’impression que si je commençais, je ne pourrais plus jamais m’arrêter.
Une infirmière coordinatrice est venue nous parler du don d’organes. Elle avait une voix calme, sans être froide. Elle nous a demandé si Arthur avait déjà parlé de la mort, s’il avait exprimé quelque chose.
À six ans, Arthur parlait surtout de dinosaures, de football et du dessert du vendredi. Pourtant, quelques mois plus tôt, après avoir vu une affiche sur le don du sang, il m’avait demandé si on pouvait donner “des morceaux de soi pour réparer les gens”. J’avais répondu oui sans imaginer que cette conversation reviendrait me déchirer.
— Je veux qu’on accepte, ai-je dit.
Julien m’a regardée comme si je venais de trahir notre fils.
— Tu veux qu’ils le découpent ?
— Je veux que sa mort ne prenne pas tout.
— Elle a déjà tout pris !
Il a frappé du poing sur le rebord de la fenêtre. L’infirmière a quitté la pièce pour nous laisser seuls.
Nous nous sommes disputés à voix basse, puis plus du tout à voix basse. Il disait qu’Arthur avait assez souffert. Je lui répondais qu’il ne souffrait plus, que d’autres enfants attendaient peut-être dans une chambre semblable. Il m’a accusée de vouloir me donner bonne conscience.
Cette phrase m’a transpercée.
Puis il s’est assis par terre, le dos contre le mur.
— Je ne peux pas signer sa mort, Claire.
Je me suis agenouillée devant lui.
— On ne la signe pas. Elle est déjà là.
Il a pleuré dans mes bras pour la première fois depuis l’accident. Au bout d’une heure, il a accepté.
Le cœur, le foie et les reins d’Arthur ont été prélevés. On nous a seulement dit que plusieurs personnes, dont deux enfants, avaient pu être greffées. L’anonymat devait être respecté. J’ai gardé cette information comme une petite braise au milieu d’une maison brûlée.
Julien, lui, s’est effondré autrement.
Il a arrêté le chantier. Puis il a refusé de reprendre. Les indemnités ne suffisaient pas, le crédit de l’appartement tombait chaque mois et je faisais des nuits supplémentaires. Il passait ses journées dans la chambre d’Arthur. Il réparait des jouets qui n’étaient pas cassés.
Il en voulait à Philippe, aux médecins, à moi. Surtout à lui-même.
— J’aurais dû poser ma journée, répétait-il.
— Moi aussi, alors.
— Ce n’est pas pareil.
Cette réponse a failli finir de nous séparer.
J’ai commencé à dormir sur le canapé. Nous ne mangions plus ensemble. Un soir, j’ai trouvé dans la poubelle les papiers du suivi psychologique proposé par l’hôpital, déchirés en quatre.
Six mois après la mort d’Arthur, j’ai publié un message sur un groupe consacré au don d’organes. Je n’ai donné ni notre adresse ni le nom de l’hôpital. J’ai seulement écrit qu’un garçon de six ans, passionné par les dinosaures, avait donné son cœur un soir de novembre.
Trois semaines plus tard, j’ai reçu un message de Sophie, la mère d’une petite Léonie. Sa fille, huit ans, avait été greffée du cœur cette même nuit. Elle savait que rien ne pouvait être confirmé officiellement. Elle ne demandait rien. Elle voulait juste me remercier.
J’ai répondu pendant que Julien dormait.
Quand je lui ai parlé d’une rencontre, il est devenu livide.
— Tu n’as pas le droit de faire ça derrière mon dos.
— J’ai besoin de voir qu’il reste quelque chose de cette nuit.
— Arthur n’est pas “quelque chose” dans le corps d’une autre !
Il a claqué la porte. Pourtant, le jour du rendez-vous, il est monté dans la voiture sans un mot.
Nous avons retrouvé Sophie, son mari Nicolas et Léonie dans un parc près d’Angers. La petite portait un bonnet jaune et une cicatrice dépassait légèrement de son col. Elle ne ressemblait pas à Arthur. Bien sûr que non. Et cette évidence m’a fait du bien.
Léonie s’est approchée avec un dessin. Deux enfants y tenaient un même cerf-volant rouge.
— Maman dit que quelqu’un m’a prêté de la force, a-t-elle murmuré.
Julien a tourné la tête. Sa mâchoire tremblait.
Puis Léonie lui a demandé s’il voulait écouter son cœur avec le stéthoscope que son médecin lui avait offert. J’ai cru qu’il refuserait. Il s’est accroupi lentement. Elle a posé les embouts dans ses oreilles et le pavillon contre son pull.
Julien est resté immobile.
Après quelques secondes, il a fermé les yeux. Une larme a roulé sur sa joue.
— Il bat fort, a-t-il soufflé.
— Oui, a répondu Léonie. Maintenant, je peux courir presque aussi vite que les autres.
Sur le chemin du retour, Julien a pris ma main. Cela faisait des mois qu’il ne l’avait pas fait.
Nous n’avons pas été guéris ce jour-là. Le mot serait faux. Nous avons encore des factures en retard, des nuits impossibles et une chambre que nous n’arrivons pas à vider. Philippe a déménagé. Julien ne lui a pas pardonné, mais il ne parle plus de le détruire.
Nous avons recommencé à dîner à la même table. Parfois, nous évoquons Arthur et nous rions avant de culpabiliser. Puis nous laissons le rire rester un peu.
Je me demande souvent si j’ai eu raison d’accepter le don malgré le refus initial de Julien. Et vous, auriez-vous pu prendre cette décision au milieu d’un chagrin pareil ?