Mon fils ne m’appelait plus « maman », sauf quand il avait besoin d’une nounou gratuite

— De toute façon, maman, samedi soir tu gardes Léa. On a déjà réservé le restaurant.

Thomas avait dit ça sans même lever les yeux de son téléphone. Comme s’il annonçait l’heure du déjeuner. Autour de la table, dans le gîte que nous avions loué près d’Honfleur pour mes soixante-deux ans, les conversations se sont arrêtées une seconde.

J’ai reposé ma fourchette.

— Pardon ?

— Samedi soir. Léa dort dans ta chambre, comme ça Marion et moi, on peut sortir.

Il a enfin regardé mon visage.

— Ça ne te dérange pas ?

La question arrivait trop tard. Tout était organisé. La réservation, l’heure, probablement même la bouteille qu’ils commanderaient. Moi, j’étais simplement la case déjà cochée.

J’ai senti ma gorge se serrer.

— Et si ça me dérangeait, justement ?

Thomas a soufflé. Pas fort, mais assez pour que je l’entende.

— Maman, ne commence pas.

Ces trois mots ont fait sauter quelque chose en moi.

Pendant presque deux ans, j’avais gardé Léa chaque fois qu’il me l’avait demandé. Le mercredi, quand la crèche était fermée. Le soir, quand Marion terminait tard à la pharmacie. Le samedi, quand Thomas voulait « souffler un peu ». J’étais venue avec ma petite voiture qui commençait à faire un bruit inquiétant, même lorsque le prix de l’essence me faisait compter chaque trajet.

Je n’avais presque jamais refusé.

J’adorais ma petite-fille. À quatre ans, Léa avait des questions sur tout, des barrettes toujours de travers et cette façon de se glisser contre moi pour regarder des dessins animés. Elle n’était pas le problème. Elle ne l’avait jamais été.

Le problème, c’était le silence entre deux demandes.

Thomas pouvait rester trois semaines sans m’appeler. Puis mon téléphone sonnait à 21 h 30.

« Maman, urgence, tu pourrais prendre Léa demain ? »

Jamais : « Comment tu vas ? »

Jamais : « Tu veux venir déjeuner dimanche ? »

Même le jour où j’avais passé des examens à l’hôpital de Rouen à cause de douleurs dans la poitrine, il m’avait envoyé un simple message : « Tiens-moi au courant. » Deux jours plus tard, il m’avait demandé de garder Léa parce que leur assistante maternelle était malade.

Et moi, j’avais dit oui.

Ce soir-là, dans le gîte, ma sœur Sylvie triturait sa serviette. Marion regardait son assiette. Léa coloriait un cheval au bout de la table, heureusement absorbée.

— Je ne commence rien, ai-je répondu. J’aimerais seulement qu’on me demande avant de décider à ma place.

Thomas a levé les mains.

— D’accord, très bien. Est-ce que tu peux garder Léa samedi soir ?

Son ton était sec, presque moqueur.

— Non.

Il a cligné des yeux.

— Non ?

— Non.

Marion a murmuré :

— On ne va pas se disputer pour ça…

Je me suis tournée vers elle.

— Ce n’est pas seulement pour samedi.

Thomas s’est reculé sur sa chaise.

— Ah, voilà. On y est. Tu vas ressortir la liste de tout ce que tu fais pour nous.

J’ai senti les larmes monter, ce qui m’a mise encore plus en colère. Je ne voulais pas pleurer. Pas devant lui.

— Je n’ai pas de liste. J’ai un téléphone qui ne sonne que quand vous êtes coincés. J’ai un fils qui ne sait même pas que j’ai arrêté mes séances de kiné parce que les horaires ne correspondaient pas avec les sorties de crèche. J’ai annulé des déjeuners, déplacé des rendez-vous, refusé deux journées de remplacement à la cantine…

— Mais tu pouvais dire non !

Il avait presque crié.

La phrase m’a coupé le souffle.

— Oui, j’aurais pu. Mais je croyais que j’aidais mon fils. Je ne savais pas que j’étais devenue un service gratuit.

Le visage de Thomas s’est fermé.

— C’est vraiment dégueulasse de présenter les choses comme ça.

— Et toi, tu trouves ça comment de ne m’appeler que lorsque tu as besoin de moi ?

Léa a levé la tête. Sylvie l’a aussitôt emmenée dans le salon sous prétexte de chercher un autre feutre.

Thomas s’est levé si brusquement que sa chaise a raclé le carrelage.

— On travaille, Marion et moi. On essaie de payer le crédit, la crèche, les courses. Tu sais combien ça coûte, tout ça ?

— Oui, je sais. Je vis avec une petite retraite et mes remplacements. Je ne te demande pas d’argent.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

Cette question m’a fait plus mal que tout le reste.

Je l’ai regardé. Mon fils. Celui que j’avais élevé presque seule après le départ de son père. Celui pour qui j’avais pris des heures supplémentaires, recousu des manteaux, inventé des excuses quand le compte était à découvert. Comment pouvait-il ne pas comprendre ce que je voulais ?

— Je veux que tu aies envie de me voir, ai-je dit. Moi. Pas seulement la grand-mère disponible. Je veux que tu m’appelles sans avoir un planning à résoudre. Je veux être ta mère encore un peu.

Il n’a rien répondu.

Il est sorti sur la terrasse et la porte a claqué. Marion avait les yeux brillants.

— Catherine, je suis désolée, a-t-elle soufflé. Je crois qu’on a pris de mauvaises habitudes.

Je n’avais pas envie de la consoler. Pas cette fois. Je suis montée dans ma chambre et j’ai pleuré assise au bord du lit, avec les rires étouffés de Léa qui montaient du salon. Une partie de moi voulait repartir immédiatement. L’autre avait honte d’avoir gâché le week-end.

Vers minuit, quelqu’un a frappé doucement.

Thomas est entré sans attendre ma réponse. Il avait les mains dans les poches et les yeux rouges. Il s’est assis sur la chaise près de la fenêtre.

— J’ai relu nos messages, a-t-il dit.

Je n’ai rien répondu.

— Sur trois mois, presque chaque conversation commence par moi qui te demande quelque chose.

Sa voix tremblait légèrement.

— Je ne m’en rendais pas compte. Enfin… c’est nul comme excuse. Je pensais que puisque tu disais oui, ça te faisait plaisir.

— Garder Léa me fait plaisir. Être oubliée le reste du temps, non.

Il a baissé la tête.

— J’ai été égoïste.

Le silence qui a suivi n’était pas confortable, mais il était honnête.

Thomas m’a expliqué qu’il se sentait constamment débordé, qu’il avait peur de ne pas réussir à payer les mensualités de l’appartement, qu’il considérait mon aide comme quelque chose de solide, presque automatique. Une sécurité. Il n’avait pas vu qu’à force de s’appuyer sur moi, il avait cessé de me regarder.

— Je ne veux pas te perdre pour une histoire de garde, a-t-il murmuré.

— Alors ne m’appelle pas seulement pour ça.

Nous avons décidé de poser des limites. Plus de garde annoncée comme une évidence. Une demande, au moins quelques jours avant, et le droit pour moi de refuser sans subir de soupir. Thomas a aussi proposé qu’on déjeune ensemble un dimanche sur deux, même simplement autour de pâtes chez moi.

Le samedi soir, ils ont annulé le restaurant. Nous avons marché tous les quatre sur la plage, emmitouflés dans nos manteaux. Thomas m’a offert un café trop cher dans une petite brasserie du port. Ce n’était pas une réparation magique. J’étais encore blessée, lui encore maladroit.

Mais, le mardi suivant, il m’a appelée.

— Salut maman. Je n’ai besoin de rien. Je voulais juste savoir comment s’est passé ton rendez-vous chez le kiné.

J’ai dû m’asseoir avant de lui répondre.

Parfois, aimer sa famille ne suffit pas. Il faut aussi oser dire quand cet amour nous abîme. Auriez-vous parlé plus tôt à ma place, ou auriez-vous continué à dire oui pour ne pas risquer de perdre votre enfant ?