Après douze ans de mariage, mon mari m’a quittée parce que je ne pouvais pas lui donner de fils… puis je suis devenue mère sans lui
— Je veux un fils, Claire. Un vrai fils. Quelqu’un qui portera mon nom.
Mathieu a prononcé ces mots debout dans notre cuisine, une main posée sur la valise qu’il venait de sortir du placard. Sur la table, il y avait encore les deux tasses de café du matin et une enveloppe du centre de procréation médicalement assistée que je n’avais pas eu le courage d’ouvrir.
Je l’ai regardé sans comprendre.
— Et moi, je suis quoi dans tout ça ?
Il a baissé les yeux.
— Je n’y arrive plus.
Douze ans de mariage résumés en cinq mots.
Nous avions commencé les examens quatre ans plus tôt. Au début, Mathieu plaisantait dans les salles d’attente. Il me serrait la main pendant les prises de sang et disait que nous aurions bientôt une chambre à repeindre. Puis il y avait eu les traitements, les injections dans le ventre, les horaires à respecter, les résultats qui tombaient au milieu d’une journée de travail.
À chaque échec, je pleurais dans les toilettes du centre social où j’étais conseillère psychosociale. Ensuite, je me rinçais le visage et je retournais écouter les problèmes des autres.
J’aidais des familles à ne pas s’effondrer pendant que la mienne se fissurait.
Les médecins avaient parlé d’une infertilité inexpliquée. Ce mot rendait Mathieu fou. Il voulait un responsable. Comme aucun examen ne désignait clairement l’un de nous, sa mère, Monique, avait choisi à la place de la médecine.
C’était moi.
Aux repas du dimanche, elle lançait des phrases en découpant son rôti.
— Dans notre famille, les hommes ont toujours eu des enfants facilement.
Ou bien :
— Le pauvre Mathieu, lui qui adore les petits…
Je restais silencieuse. Mon beau-père, Gérard, fixait son assiette. Mathieu ne disait rien non plus. Son silence me blessait plus que les paroles de sa mère.
Une semaine avant son départ, j’avais découvert des messages entre eux. Monique lui écrivait qu’il était encore jeune, qu’il pouvait « refaire sa vie avec une femme capable de lui donner une descendance ». Il avait répondu : « J’y pense de plus en plus. »
Quand je lui avais montré le téléphone, il s’était mis en colère contre moi.
— Tu fouilles maintenant ?
— Tu veux vraiment parler de ça ? Ta mère décide si je mérite d’être ta femme et toi, tu la laisses faire !
— Elle dit tout haut ce que je ressens.
Cette phrase-là m’avait coupé le souffle.
Le jour où il est parti, je me suis accrochée à sa manche. J’en ai honte, mais je l’ai supplié.
— On peut adopter. On en a déjà parlé.
Il a retiré doucement mon bras.
— Ce ne serait pas pareil.
Puis il a fermé la porte.
Les mois suivants sont flous. Je dormais sur le canapé parce que notre lit sentait encore son parfum. Je laissais le courrier s’empiler. Le crédit de l’appartement, auparavant partagé, avalait presque tout mon salaire. Certains soirs, je dînais avec du pain et une soupe en brique pour économiser.
Au travail, je tenais par automatisme. Un mardi, pendant un entretien avec une mère épuisée, elle m’a demandé :
— Et vous, madame, ça va ?
Je n’ai pas réussi à répondre. Je me suis mise à pleurer devant elle.
Ma responsable, Françoise, m’a arrêtée quinze jours. C’est elle qui m’a parlé d’un groupe de parole à la maison des familles. J’ai refusé deux fois. Je ne voulais pas m’asseoir en cercle pour raconter mon ventre vide à des inconnues.
J’y suis finalement allée un soir de novembre.
Nous étions sept. Il y avait Élodie, qui venait de faire une quatrième fausse couche, Sandrine, séparée après un parcours médical interminable, et Agnès, devenue mère par adoption. Personne ne m’a dit de relativiser. Personne ne m’a conseillé de partir en vacances pour « ne plus y penser ».
Quand j’ai raconté la phrase de Mathieu sur le vrai fils, Agnès a serré les lèvres.
— Un enfant adopté n’est pas un faux enfant, Claire. Et une femme infertile n’est pas une fausse femme.
Je suis rentrée chez moi avec cette phrase dans la tête.
Quelques mois plus tard, j’ai assisté seule à une réunion d’information du service de l’aide sociale à l’enfance. On nous a parlé de l’agrément, des entretiens, des délais, des vérifications. J’ai eu peur. Célibataire, avec un budget serré et un divorce qui n’était pas encore prononcé, avais-je seulement une chance ?
Mon père, Bernard, m’a proposé de m’aider financièrement. Ma sœur, Lucie, s’est engagée à être présente. Françoise a accepté d’aménager mes horaires si un enfant m’était confié.
Alors j’ai déposé mon dossier.
Les entretiens m’ont remuée plus que prévu. On m’a demandé si j’adoptais pour remplacer mon mariage, si j’avais fait le deuil d’une grossesse, comment je parlerais à l’enfant de son histoire. Une psychologue m’a demandé :
— Si Mathieu revenait demain, que feriez-vous ?
J’ai répondu trop vite :
— Il ne reviendra pas.
Pourtant, il est revenu.
Pas vraiment pour moi. Plutôt pour vérifier si je lui échappais.
Il avait appris ma démarche par Gérard. Il m’attendait devant l’immeuble, les mains dans les poches.
— Tu vas adopter toute seule ?
— Oui.
— C’était notre projet.
J’ai senti une colère froide monter.
— Non. Notre projet, tu l’as traité comme une solution de seconde catégorie avant de partir avec ta valise.
Il a murmuré que sa mère lui avait mis la pression, qu’il était perdu. Puis il m’a annoncé qu’il vivait avec une autre femme, enceinte de trois mois.
Je suis restée immobile. Après son départ, j’ai vomi dans l’évier.
J’ai failli abandonner l’adoption. Agnès m’a convaincue de continuer.
— Sa nouvelle vie ne doit pas décider de la tienne.
Deux ans plus tard, j’ai obtenu l’agrément. L’attente a continué, avec ses silences, ses espoirs et ses dossiers sans réponse. Puis un jeudi matin, on m’a appelée au travail.
Un petit garçon de vingt mois, pupille de l’État, pouvait m’être présenté.
Il s’appelait Jules.
Lors de notre première rencontre, il n’a pas couru vers moi. Il est resté contre son éducatrice avec un petit camion rouge dans la main. Je me suis assise par terre, à distance. Au bout de vingt minutes, il a fait rouler le camion jusqu’à ma chaussure.
C’était peu. Pour moi, c’était immense.
Les débuts à la maison n’ont rien eu d’un conte. Jules se réveillait en hurlant. Il cachait de la nourriture sous son oreiller. Il refusait que je ferme la porte des toilettes. Moi, je doutais de tout. J’appelais Lucie en pleine nuit pour lui demander si j’étais une mauvaise mère.
Un matin, épuisée, j’ai élevé la voix parce qu’il avait renversé son bol. Il s’est figé, les épaules remontées, comme s’il attendait un coup. J’ai compris que son passé était entré chez moi avec lui.
Je me suis accroupie.
— Pardon, mon cœur. Le bol, ce n’est pas grave. Je suis là.
Il m’a observée longtemps, puis il a posé sa main pleine de chocolat sur ma joue.
Avec le temps, nous avons trouvé notre rythme. J’ai repris mon travail à quatre jours par semaine. Mes collègues ont organisé une collecte de vêtements et Bernard a fabriqué une bibliothèque un peu bancale. Le mercredi, Jules et moi allons au marché, puis nous partageons une crêpe au sucre sur un banc, même quand il fait froid.
Mathieu m’a envoyé un message après avoir vu une photo de nous chez Gérard : « Tu as l’air heureuse. »
Je n’ai pas répondu.
Je ne suis pas heureuse tous les jours. Je compte encore mes dépenses. Je culpabilise quand je travaille tard. Jules pose parfois des questions auxquelles je ne sais pas répondre. Mais notre famille existe, avec ses peurs, ses rendez-vous, ses fous rires et les traces de chocolat sur les murs.
On m’a longtemps fait croire qu’une famille devait transmettre un nom et du sang. Moi, je crois maintenant qu’elle se construit surtout dans tous les moments où l’on choisit de rester.
Et vous, auriez-vous pu pardonner à Mathieu ? Peut-on vraiment appeler « père » un homme qui ne veut d’un enfant qu’à condition qu’il lui ressemble ?