Le jour où j’ai accouché seule alors que mon mari était juste à côté de moi
« Arrête de te crisper comme ça, tu te fatigues pour rien. »
C’est la phrase que mon mari m’a lancée pendant une contraction, alors que j’étais pliée en deux sur le lit de la salle de naissance, les mains accrochées aux barrières, les jambes tremblantes, avec cette impression très nette que mon corps était en train de se fendre en deux.
Je me souviens de la lumière blanche au plafond. De l’odeur un peu sèche de l’hôpital. Du moniteur qui bipait. Et de lui, debout à côté, les bras croisés, agacé. Comme si je faisais mal quelque chose. Comme si j’étais en train de rater un examen.
J’aurais voulu qu’il me prenne la main. Qu’il me dise juste : « Je suis là. » Même ça, je ne l’ai pas eu.
Je m’appelle Élodie, j’ai 32 ans, et pendant longtemps j’ai cru que le pire de mon accouchement, ce serait la douleur. En réalité, le pire, ça a été l’indifférence de mon mari.
Avec Julien, ça faisait sept ans qu’on était ensemble. On vivait à Tours, dans un trois-pièces acheté avec un prêt qui nous étouffait un peu, mais on avançait. Lui travaillait dans une concession automobile. Moi, j’étais secrétaire médicale. On n’était pas un couple parfait, loin de là, mais je pensais qu’on formait une équipe.
Pendant ma grossesse, il était déjà parfois maladroit. Si je me plaignais d’avoir mal au dos, il répondait :
« Ben oui, c’est la grossesse, non ? »
Si je disais que j’étais épuisée, il levait les yeux au ciel :
« Toutes les femmes passent par là. »
Ça me blessait, mais je minimisais. Je me disais qu’il avait peur, qu’il ne savait pas comment faire, qu’au moment venu il serait présent. On se raconte beaucoup de choses, quand on veut préserver ce qu’on aime.
Le travail a commencé un dimanche à 4 heures du matin. J’avais perdu les eaux dans le couloir, pieds nus sur le carrelage froid. J’ai appelé Julien, paniquée, et lui, encore à moitié endormi, a juste soufflé :
« T’es sûre que c’est maintenant ? »
J’aurais déjà dû comprendre.
À la maternité, les heures ont été longues. Très longues. Les contractions me coupaient le souffle. Je vomissais. J’avais chaud, puis froid. Je n’arrivais plus à me concentrer. La sage-femme, Anne, était douce. Elle me parlait calmement. Elle me disait comment respirer. Et à côté, Julien semblait surtout dérangé par l’attente.
« Ça va encore durer combien de temps ? » il a demandé une fois.
Anne l’a regardé sans rien dire pendant deux secondes. Le genre de silence qui en dit beaucoup.
Quand j’ai demandé la péridurale, il a soufflé, assez fort pour que je l’entende :
« Franchement, t’avais dit que tu voulais essayer sans. »
Je l’ai regardé avec une haine que je ne me connaissais pas.
« Julien, tais-toi. Juste… tais-toi. »
Ma voix était faible, mais j’étais au bord des larmes. Pas seulement à cause de la douleur. À cause de l’humiliation. J’avais l’impression d’être observée, évaluée, comme si ma manière d’accoucher disait quelque chose de ma valeur.
Notre fille, Lucie, est née après quinze heures de travail. Quand on me l’a posée sur la poitrine, j’ai pleuré immédiatement. Pas de ces jolies larmes de cinéma. Je tremblais, j’étais vidée, gonflée, sale, recousue, complètement dépassée. Mais elle était là. Elle sentait le chaud, le lait, la vie neuve. Et dans cette seconde-là, malgré tout, je me suis sentie mère.
Julien s’est approché, a regardé Lucie, puis moi. Et il a dit :
« Tu fais une tête affreuse. »
Je crois qu’à cet instant, quelque chose s’est cassé pour de bon.
À la maternité, ça ne s’est pas arrangé. Au contraire.
J’avais du mal à m’asseoir. J’avais mal partout. Je saignais beaucoup. Je ne dormais presque pas. Lucie pleurait la nuit, je culpabilisais de ne pas réussir à l’allaiter comme je l’avais imaginé. Les hormones me mettaient à fleur de peau. Je me sentais laide, fragile, lente.
Et Julien trouvait encore le moyen de me juger.
« Tu pourrais quand même te recoiffer un minimum, il y a du monde qui passe. »
Ou :
« Tu vas pas pleurer à chaque fois qu’elle pleure, sinon on n’est pas sortis. »
Et celle-là, je crois que je ne l’oublierai jamais :
« Faudra pas te laisser aller après la grossesse. »
Je venais d’accoucher. J’avais encore le ventre mou, les seins douloureux, le bassin en feu. Et lui me parlait déjà de mon corps comme d’un problème à corriger.
Le troisième jour, ma mère est venue. Elle a tout vu tout de suite. Les yeux rouges, mes gestes lents, la tension dans la chambre. Julien pianotait sur son téléphone pendant que j’essayais de changer Lucie avec des mains qui tremblaient.
Ma mère a pris une couche, l’a posée sur le lit, puis elle l’a regardé droit dans les yeux.
« Tu comptes l’aider, ou tu es juste venu faire de la figuration ? »
Il a mal pris la remarque.
« Ça va, je fais ce que je peux. »
Je ne sais pas ce qui s’est passé en moi à ce moment-là. La fatigue, l’accumulation, la douleur, la honte. Tout est remonté d’un coup.
« Non, Julien. Tu ne fais pas ce que tu peux. Tu me regardes souffrir depuis le début et tu me juges. Tu critiques tout. Ma douleur. Ma tête. Mon corps. Ma façon de gérer. Même là, maintenant, tu trouves encore le moyen d’être absent. »
Il a essayé de couper :
« Mais n’exagère pas, Élodie… »
« Ne me dis pas que j’exagère ! »
J’ai parlé plus fort que prévu. Lucie s’est mise à pleurer. Ma mère l’a prise doucement pendant que moi, je tremblais de colère.
« J’ai accouché de notre fille, pas passé un casting. Si tu n’es pas capable de respecter la femme que je suis en train de devenir, alors sors de cette chambre. Vraiment. Sors. »
Il est devenu blanc. Je l’ai vu hésiter, comme s’il découvrait enfin que ses phrases avaient un poids, qu’elles laissaient des marques. Il a pris sa veste. Il est sorti sans un mot.
Quand la porte s’est refermée, j’ai éclaté en sanglots. Des vrais sanglots, bruyants, moches. Ma mère me caressait les cheveux comme quand j’étais petite. J’avais 32 ans et je me sentais cassée de partout.
Julien n’est pas revenu de la soirée. Il a envoyé un message vers 22 heures :
« Je crois que je n’ai pas compris ce que tu vivais. »
Je n’ai pas répondu.
Les jours suivants, à la maison, j’ai gardé mes distances. Je m’occupais de Lucie. Je faisais le strict nécessaire avec lui. Pas de disputes spectaculaires. C’était pire, presque. J’étais froide. Fermée. Il avait perdu quelque chose d’essentiel : ma confiance.
Une nuit, Lucie a hurlé pendant plus d’une heure. J’étais à bout. J’avais les seins engorgés, la nuque bloquée, la tête lourde de fatigue. Julien s’est levé avant moi. Il l’a prise dans ses bras, maladroitement. Il a marché dans le salon pendant longtemps. Je l’entendais lui murmurer :
« Allez, ma puce… allez… papa est là… »
Puis il est revenu dans la chambre. Il avait les yeux rouges.
« Je ne savais pas, Élodie. Je te jure. Je pensais que tu dramatisais. Je pensais… je sais pas ce que je pensais. J’ai été odieux. »
Je l’ai regardé sans rien dire.
Alors il a continué, d’une voix basse, pas fière du tout :
« Quand je t’ai vue accoucher, j’ai paniqué. Tu souffrais tellement que je me suis braqué. J’ai voulu contrôler, commenter, me protéger peut-être. C’est nul, je sais. Mais depuis, je revois tout. Chaque phrase. J’ai honte. »
Je n’ai pas fondu immédiatement. Ce n’était pas un film. Les excuses ne réparent pas tout d’un coup.
Mais pour la première fois, il ne se défendait pas. Il ne minimisait pas. Il reconnaissait.
Je lui ai dit calmement :
« Si tu veux qu’on continue, il y a des règles. Tu ne commentes plus mon corps. Jamais. Tu ne juges plus ma manière d’être mère quand je suis en train d’apprendre. Et tu participes vraiment. Pas quand ça t’arrange. Tout le temps. »
Il a dit oui. Pas vite. Pas pour se débarrasser de la discussion. Un oui lourd, sérieux.
Après ça, il a changé. Pas parfaitement, pas magiquement. Mais réellement.
Il s’est mis à faire les lessives sans attendre qu’on le lui demande. Il a appris à donner le bain à Lucie. Il a pris des rendez-vous chez le pédiatre. La nuit, il se levait aussi. Quand je pleurais, il ne disait plus « calme-toi ». Il disait :
« Qu’est-ce que je peux faire ? »
Ça a l’air de peu, dit comme ça. Mais quand on a vécu l’abandon juste à côté de soi, ces gestes-là comptent énormément.
Quelques mois plus tard, il m’a avoué qu’il avait parlé avec son frère, avec un collègue devenu père récemment, et même avec une sage-femme lors d’une visite de contrôle. Il s’était rendu compte qu’il avait regardé l’accouchement avec ses vieux réflexes d’homme qui croit qu’il faut être fort, rationnel, au lieu d’être simplement présent.
Moi, j’ai mis du temps à lui pardonner. Il reste des phrases qui piquent encore quand j’y repense. Il reste ce souvenir de la salle d’accouchement où je me suis sentie plus seule qu’à n’importe quel moment de ma vie. On ne gomme pas ça comme on change un drap.
Mais aujourd’hui, quand je le vois porter Lucie endormie jusqu’à son lit, lui remettre sa tétine avec une tendresse infinie, ou me dire après une journée difficile :
« Tu tiens beaucoup de choses, je le vois »
… je sais qu’il a compris quelque chose d’essentiel.
Notre couple n’est pas devenu parfait. Il est devenu plus vrai. Plus humble. On a dû traverser quelque chose de très dur pour apprendre le respect de base, et parfois ça me révolte encore. Mais au moins, maintenant, il existe.
Je repense souvent à cette femme que j’étais, sur ce lit d’hôpital, en train de mettre au monde notre fille pendant qu’on jugeait ma façon d’avoir mal. J’aimerais la prendre dans mes bras et lui dire qu’elle n’était ni faible, ni ridicule, ni « trop ». Elle était juste en train de survivre à l’un des moments les plus violents et les plus bouleversants de sa vie.
Est-ce qu’on se rend assez compte de ce qu’une femme traverse quand elle accouche, vraiment ?
Et vous, est-ce que vous auriez pardonné à ma place, ou il y a des phrases qu’on ne devrait jamais avoir à oublier ?