Choisir entre ma vie et celle de mes enfants

Je suis assise dans le bureau froid du docteur Marc Leland, et je sens que ma vie ne tient plus qu a un fil alors que je porte en moi trois petits cœurs qui battent trop fort pour mon propre cœur malade. Depuis ma naissance, mon cœur est une pièce défectueuse, une machine mal conçue qui a nécessité plusieurs chirurgies durant mon enfance. J ai toujours su que je marchais sur un terrain glissant, mais je n avais jamais imaginé que le miracle de la vie deviendrait mon propre bourreau.

Le docteur Marc Leland ne me regarde pas dans les yeux. Il fixe les clichés d échographie. Trois. Trois fœtus. Pour une femme en bonne santé, c est un défi. Pour moi, c est une condamnation.

Madame, nous devons être réalistes, me dit il d une voix monocorde. Votre ventricule gauche ne pourra pas supporter la charge hémodynamique d une grossesse triple. Le risque d insuffisance cardiaque aiguë est imminent. Nous vous suggérons fortement une réduction fœtale. Si nous réduisons le nombre de fœtus, vous avez une chance réelle de mener cette grossesse à terme et de survivre.

Le mot réduction a résonné dans la pièce comme un coup de couperet. Réduire. Comme on taille dans une haie ou qu on efface une erreur sur un papier. Pour moi, c etait supprimer des enfants.

Je suis sortie du cabinet en tremblant, le souffle court. Chez moi, dans notre petit appartement du 11ème arrondissement de Paris, le silence était pesant. Mon mari, Julien Valmont, m attendait. Quand je lui ai tout dit, il a posé son verre d eau, le visage blême.

On ne peut pas prendre ce risque, Clara, a t il murmuré. Je ne peux pas te perdre. Les médecins disent que c est la seule solution raisonnable.

Mais où est la raison dans le fait de choisir qui doit vivre et qui doit mourir ? ai je hurlé, alors que je sentais une douleur aiguë poindre dans ma poitrine. Je ne ferai pas ça. Je ne sacrifierai personne.

Le conflit a déchiré notre foyer pendant des mois. Mes parents, terrifiés, m ont suppliée de suivre l avis médical. Ma mère pleurait en me disant que je faisais preuve d egoïsme en mettant ma vie en danger, que je ne serais d aucune utilité à ces enfants si je finissais dans un cercueil. Mais pour moi, c etait une question de morale, une lutte contre la fatalité. Je me sentais comme une guerrière condamnée, refusant de déposer les armes.

Le deuxième trimestre a été un enfer. Chaque mouvement des bébés était une victoire, mais chaque effort était un supplice. Je passais mes journées allongée, le visage bouffi par l œdème, incapable de monter un seul étage sans avoir l impression que mes poumons se remplissaient d eau. Je voyais Julien s effondrer lentement. Il m aimait, mais il avait peur. Il regardait mon ventre avec un mélange d adoration et de terreur.

Je me souviens d une dispute particulièrement violente en août. Il m a crié que je jouais à la roulette russe avec notre futur. Je lui ai répondu que je préférais mourir en essayant d être une mère qu en vivant avec le fantôme d un enfant que j aurais choisi d éliminer. On s est regardés, étrangers l un pour l autre, séparés par un gouffre d éthique et de peur.

Le jour de l accouchement est arrivé trop tôt. Une rupture prématurée des membranes, une tension artérielle qui a explosé. Je me rappelle les lumières crues du bloc opératoire, le bruit métallique des instruments et la voix pressante de l anesthésiste. Puis, le noir. Un noir profond, interrompu seulement par des éclairs de douleur.

Je me suis réveillée trois jours plus tard en soins intensifs, intubée, avec un bruit de machine qui rythmait mon existence. Le docteur Marc Leland était là. Il n a pas souri.

Vous avez eu chance, Clara. Votre cœur a failli lâcher lors de la césarienne. Vous avez fait un choc cardiogénique. Mais les trois sont là. Ils sont petits, très petits, mais ils respirent.

J ai survécu, mais je n ai pas retrouvé la femme que j etais. Mon cœur est désormais épuisé. Je ne peux plus courir, je ne peux plus porter des charges lourdes, et je suis essoufflée dès que je monte trois marches. Mais le handicap physique n est rien comparé à la fatigue psychologique.

Aujourd hui, mes trois enfants ont six ans. Ils sont ma joie, ma fierté, mais ils sont aussi le rappel constant de ce que j ai failli perdre et de ce que j ai risqué. Parfois, quand je les regarde jouer dans le salon, je ressens une angoisse soudaine, un vertige. Je me demande si j ai été courageuse ou simplement imprudente. Je lutte contre des crises de panique dès que l un d eux tombe ou attrape une fièvre, car je sais que mon propre corps est fragile, qu il pourrait me lâcher à tout moment, les laissant orphelins.

Julien et moi avons reconstruit notre couple, mais il reste une cicatrice. Il y a des soirs où, dans le silence de la chambre, je sens qu il se demande encore si tout cela en valait la peine. Je vis dans un équilibre précaire, entre l amour immense que je porte à mes enfants et la culpabilité d avoir frôlé le gouffre.

Est ce que le droit de choisir la vie à tout prix justifie de mettre en péril celle de ceux qui nous aiment ? Auriez vous eu la force de sacrifier une partie de votre cœur pour sauver le reste de votre vie ?