Je n’aurais jamais cru que ma vie dépendrait du fait de faire la morte – Le témoignage bouleversant d’une femme française face à la violence conjugale et à la fuite
J’ai senti un craquement sourd dans mes côtes au moment où il m’a poussée, un geste que je n’ose même plus appeler par son nom. J’étais là, à terre, dans l’obscurité du crépuscule, la joue collée contre les cailloux humides du sentier qui longe la falaise près de Mouriès, et j’entendais le vent souffler, emportant avec lui tout ce que je croyais être, tout ce que j’aurais pu devenir. « Si tu parles, tu sais ce qu’il arrivera ! » a-t-il crié, sa voix tremblant de rage et de peur mélangées, avant de s’éloigner à grands pas. Je ne voyais plus que ses bottes crottées, la lueur blême de sa lampe torche, et puis plus rien, que le silence, haché par ma respiration saccadée.
Je m’appelle Claire Martin, j’ai grandi à Arles, et jamais je n’aurais cru que la peur deviendrait ma compagne la plus fidèle. J’ai rencontré Philippe à vingt-trois ans, beau, charismatique, une gueule à décrocher les sourires même dans les pires jours de mistral. On s’est installés à Fontvieille, dans une petite maison en pierres claires, tous les deux pleins d’espoir, de rires, et d’illusions. Nos fils, Julien et Paul, sont rapidement venus combler la maison de cris d’enfants. Mais derrière la façade, dès les premiers mois, j’ai senti ce regard froid, la jalousie insidieuse, la main lourde lorsque je riais trop fort avec des amis, ou que je rentrais cinq minutes en retard du marché.
La première claque m’a laissée plus hébétée que blessée. Je me rappelle avoir cru que c’était de ma faute – « Tu sais, je t’aime trop, c’est pour ça que je suis jaloux, » murmurait-il, penché sur mon visage en larmes. Je lui ai cru, parce qu’on m’a toujours appris qu’un homme, ça protège, ça aime fort, parfois trop. Les voisins saluaient Philippe avec respect, jamais personne ne l’aurait soupçonné de se transformer la nuit venue. Pendant des années, j’ai porté mes ecchymoses sous des chemises à manches longues, je me suis terrée dans le silence, j’ai tout fait pour que mes enfants ne voient rien. Eux, si petits, sentaient bien que quelque chose n’allait pas. Paul est devenu mutique, Julien passait des après-midis entiers chez ses copains, fuyant la maison.
Et puis, un soir de novembre, tandis qu’une pluie drue cognait sur les volets, il s’est emparé de ma gorge. « Je t’ai vue parler à ce type au marché, sale traînée », a-t-il craché. J’ai cru que j’allais mourir, là, devant le vieux buffet de ma mère. Le lendemain matin, il préparait le petit-déjeuner comme si de rien n’était, déposant un bol de chocolat chaud devant chacun, me souriant, insupportablement doux. J’ai voulu parler à ma sœur, Anne, à Marseille, mais comment dire l’indicible ? Elle ne voyait en Philippe qu’un gendre modèle : « Arrête d’exagérer, ma chérie. Le stress, ce n’est bon pour personne. Prends soin de toi », m’a-t-elle répété mille fois, sans écouter, sans entendre.
Les années ont filé, usant mes lèvres à force de sourire en public, ma peau sous les coups, mon âme sous la honte. Jusqu’à ce dimanche de septembre, à Mouriès. Nous avions marché dans les Alpilles, Philippe et moi, pour faire « comme avant ». Un mot, une simple remarque sur le chemin, « Les oliviers sont beaux cette saison », et voilà, sa main qui me saisit brusquement. J’ai glissé, perdu l’équilibre, frappé ma tête contre le sol. J’ai senti le goût du sang dans ma bouche. Et j’ai compris, au moment même où ses yeux sont devenus vides, que cette fois-ci, il n’y avait plus de retour possible. Lorsque j’ai entendu sa respiration s’alourdir, puis son pas s’éloigner, j’ai fermé les yeux, le cœur battant, en me disant : « Fais la morte, Claire, fais la morte ou tu es perdue. »
Je suis restée là, une éternité, à moitié consciente, convaincue qu’il allait revenir finir son œuvre. Puis, lentement, rampant presque, je me suis trainée jusqu’à la route départementale. Mes mains saignaient, mon souffle brûlant déchirait ma gorge. J’ai marché, titubé sur trois kilomètres jusqu’à la maison de Lucienne, une voisine âgée. Elle a ouvert la porte, prise de panique en me découvrant, couverte de sang, tremblante. « Mon Dieu, Claire, mais qu’est-ce qui t’arrive ? » J’ai fondu en larmes, incapable de parler, avant de m’effondrer dans ses bras.
J’ai passé une semaine à l’hôpital d’Arles. L’assistante sociale est venue me voir chaque jour, une femme douce et décidée, qui a posé sa main sur la mienne, en murmurant : « Ça n’est pas votre faute, madame Martin. » Les policiers aussi ont défilé, tout en regards gênés et questions qui blessent. J’ai hésité, menti d’abord – la peur de ce que Philippe pourrait faire s’il apprenait que j’avais parlé. Mais Lucienne, fidèle amie, a appelé Anne, qui est venue à l’hôpital, bouleversée, jurant qu’elle ne laisserait plus jamais rien passer.
Les procès, l’attente, les visites chez le psychologue, les nuits sans sommeil, le bruit des pas dans le couloir – j’ai tout subi, chaque étape, chaque humiliation. Julien m’en veut encore de n’avoir pas su fuir plus tôt, Paul ne me parle plus, accusant toujours le vide que son père a laissé. J’ai emménagé loin, dans un petit appartement à Salon-de-Provence. Chaque matin, je me réveille et j’entends encore parfois hurler la voix de Philippe dans ma tête. Mais je me lève, je fais mon café, j’ouvre la fenêtre sur la ville qui s’anime, et je respire, enfin.
Ai-je eu tort de ne rien dire si longtemps ? Est-ce que mes enfants me pardonneront un jour ? Parfois, je me demande s’il est possible de se libérer entièrement du poids de la peur… Et vous, que feriez-vous si vous deviez tout recommencer ?