La fierté de Mamie Solange : derrière les apparences, le vide
« Camille, ma chérie, tu as vu comme j’ai réussi la tarte aux pommes ? » La voix de Mamie Solange fend l’air, fière, éclatante, alors que je viens à peine de poser un pied dans la cuisine. Elle ne me regarde même pas, trop occupée à disposer les parts devant ses amies, toutes assises autour de la table, suspendues à ses lèvres. Je serre les poings. Encore une fois, je ne suis qu’un accessoire dans son théâtre, la petite-fille parfaite dont elle se vante, mais qu’elle ne connaît pas.
« Ma petite-fille est la meilleure élève de son lycée, vous savez ! » lance-t-elle, sans même me demander si c’est vrai. Je baisse les yeux. Je n’ai pas eu la moyenne en maths ce trimestre, mais ça, elle ne le saura jamais. Elle ne pose jamais de questions, elle affirme, elle invente, elle brille. Les regards des amies de Mamie se tournent vers moi, attendris, admiratifs. Je souris, par habitude, mais à l’intérieur, je me sens étrangère, comme si je portais un masque trop lourd.
Après le déjeuner, je m’éclipse dans le jardin. Le soleil de juin chauffe les pierres, mais je frissonne. J’entends encore les éclats de voix de Mamie, racontant comment elle a été la meilleure employée de la mairie, comment elle a élevé seule ses enfants, comment elle cuisine mieux que tout le monde. Elle ne laisse jamais la place au doute, ni à la nuance. Tout doit être parfait, ou du moins, en donner l’illusion.
Je me souviens de la première fois où j’ai compris qu’elle ne me voyait pas vraiment. J’avais dix ans, j’étais tombée de vélo et j’avais le genou en sang. Elle m’a prise dans ses bras, mais au lieu de me demander si j’avais mal, elle a raconté à tout le quartier que j’étais courageuse, que j’avais continué à pédaler malgré la douleur. Ce n’était pas vrai. J’avais pleuré, j’avais eu peur, mais elle n’a rien vu, rien entendu. Elle n’a vu que l’histoire qu’elle voulait raconter.
Aujourd’hui, j’ai dix-sept ans, et rien n’a changé. Mon père, son fils, ne vient plus beaucoup. Il dit qu’il n’en peut plus de ses critiques, de ses conseils non sollicités, de ses jugements. Ma mère, elle, fait semblant de ne rien voir, elle sourit, elle aide Mamie à la cuisine, mais je la surprends parfois, le regard perdu, fatigué. Moi, je me réfugie dans les livres, dans la musique, dans tout ce qui peut me donner l’impression d’exister autrement qu’à travers les récits de Mamie.
Un jour, alors que je rentre du lycée, je la trouve assise dans le salon, seule, la télévision allumée mais le regard vide. Je m’arrête sur le seuil. Elle ne m’a pas entendue. Je la regarde, et soudain, je la vois autrement : une vieille femme, fatiguée, entourée de souvenirs, mais terriblement seule. Est-ce pour cela qu’elle parle autant ? Pour combler le silence, la peur d’être oubliée ?
Je m’approche, hésitante. « Mamie, tu veux que je t’aide à préparer le dîner ? » Elle sursaute, puis sourit, mais son sourire est triste. « Oh, tu sais, je fais ça depuis si longtemps… Mais si tu veux, viens, je vais te montrer comment on fait la vraie ratatouille. »
Dans la cuisine, elle commence à énumérer les étapes, mais je l’arrête. « Mamie, tu sais, je ne suis pas la meilleure élève du lycée. J’ai du mal en maths, et parfois, je me sens nulle. » Elle me regarde, surprise, comme si elle ne comprenait pas. « Mais enfin, Camille, tu es brillante, tout le monde le dit ! »
Je sens la colère monter. « Non, Mamie, tout le monde ne le dit pas. C’est toi qui le dis. Mais tu ne me demandes jamais comment je vais, ce que je ressens. Tu ne sais même pas qui est mon meilleur ami, ni ce que je veux faire plus tard. Tu ne sais rien de moi. »
Un silence lourd s’installe. Elle pose son couteau, s’essuie les mains sur son tablier. « Je… Je croyais bien faire, tu sais. J’ai toujours voulu que tu sois fière de moi, que tu sois heureuse d’être ma petite-fille. »
Je la regarde, émue malgré moi. « Mais moi, j’aurais juste voulu que tu sois là, vraiment là. Pas pour raconter des histoires, mais pour m’écouter. »
Elle baisse la tête. « Je ne sais pas comment faire, Camille. On ne m’a jamais appris. »
Je m’approche, je prends sa main. « On peut apprendre ensemble, si tu veux. »
Ce soir-là, pour la première fois, nous avons dîné sans que Mamie ne raconte ses exploits. Elle m’a demandé comment s’appelait mon meilleur ami, ce que j’aimais lire, ce qui me faisait peur. Ce n’était pas parfait, c’était maladroit, mais c’était vrai.
Depuis, il y a des jours où elle retombe dans ses travers, où elle se vante devant ses amies, où elle oublie de m’écouter. Mais il y a aussi des moments où elle me regarde vraiment, où elle me serre dans ses bras sans rien dire, juste parce qu’elle m’aime.
Je me demande souvent : combien de familles vivent derrière des façades, des histoires qu’on raconte pour se rassurer ? Combien d’enfants, de petits-enfants, attendent qu’on les voie vraiment ? Et vous, avez-vous déjà eu l’impression d’être invisible aux yeux de ceux qui devraient le plus vous aimer ?